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1944 2e REGIMENT DE CUIRASSIERS - JMO
Index de l'article
1944 2e REGIMENT DE CUIRASSIERS - JMO
L´ALSACE
L´ALLEMAGNE
ORDRE DE BATAILLE

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LES BATAILLES DE LA LIBÉRATION

ET DE LA REVANCHE


1944 - 1945


AVEC LE 2ème CUIRASSIERS

 


 
VEILLÉE D'ARMES
(Septembre 1943-Août 1944)

Combien fut longue cette veillée d'armes ! Les jours s'enchaînant aux jours forgèrent d'interminables mois... Les rigueurs de l'hiver suivirent les pluies d'automne, puis, apparût de nouveau l'ardent soleil africain ; les chars se recouvrirent à nouveau de poussière, la nature haleta sous le souffle brûlant du siroco...
Une année presque passa, une année illuminée par des heures d'espoir, chèrement payées aussitôt par de longs jours de désespérance.
Ce fut pourtant une année de travail intensif : l'outil déjà au point reçut le suprême poli.
Qu'elles paraissaient mesquines cependant ces attaques spectaculaires dans la plaine de Relizane au Cuirassier jaloux des lauriers cueillis par ses camarades d'Infanterie, dans les montagnes d'Italie !
Il bouillait d'impatience, sachant combien ardemment il était attendu de l'autre côté de la mer, en France.
Quelle tâche ardue pour les Officiers que de calmer l'énervement généreux de la Troupe !
Ne grognaient-ils pas aussi fort lorsqu'ils se trouvaient à l'abri des oreilles indiscrètes ? N'étaient-ils pas en lutte permanente contre le découragement dont ils se sentaient gagnés ? Il leur fallait pourtant composer un visage
optimiste et souriant, trouver, chaque jour, des raisons nouvelles pour expliquer pourquoi se trouvait encore remis l'embarquement tant attendu...
C'est au cours d'une grande manœuvre dans la région d'Uzès-le-Duc, en présence de Monsieur Diethelm, Ministre de la Guerre, du Général Patch, Commandant la VIIème Armée Américaine et Général de Lattre de Tassigny, que le 2ème Cuirassiers apprit la sensationnelle nouvelle du débarquement du 6 Juin.
Enorme déception certes, de ne pas avoir eu l'honneur d'appartenir aux élus qui mirent les premiers, sur le sol Français, mais aussi, immense joie... Joie de savoir déjà libres quelques arpents de notre sol, joie d'avoir désormais la certitude de participer à la lutte sacrée....
Le Régiment allait se porter en effet, dès le 8 Juin, dans les environs d'Oran, pour s'installer aux "areas", cette zone d'attente des Troupes destinées à être embarquées.
Il allait enfin voir se réaliser son rêve.

ORDRE DE BATAILLE DU 2ème CUIRASSIERS AU JOUR DE L'EMBARQUEMENT
CHEF DE CORPS : Lieutenant-Colonel DUROSOY
ETAT-MAJOR
Commandant en second : Chef d'Escadrons DE LAPRADE
Capitaine Adjoint : Capitaine KAMINSKI
Chef du Service Automobile : Chef d'Escadrons QUINIOU
Officiers de liaison: Lieutenant CAPPONI, Lieutenant DE LATOUR
Réserve de cadres : Chef d'Escadrons ARNOUX DE MAISON ROUGE
Officiers de renseignements : Capitaine DEMEUNYNCK, Aspirant CALIA
Officiers de Transmissions : Sous-Lieutenant RADIX, Sous-Lieutenant BARRAL
Chef de peloton de 57 anti-chars : Sous-Lieutenant GHALEM

ESCADRON HORS-RANG
Capitaine Commandant : Capitaine DE LAFORCADE
Officier de Détails : Sous-Lieutenant FLAMAND
Officier d'approvisionnement : Lieutenant GUERIN
Officier d'échelon : Lieutenant BERARD
Officier d'essence : Lieutenant CAMBRIELS
Service de santé : Médecin-Lieutenant DELOUPY, Médecin auxiliaire BARROT

1er ESCADRON
Capitaine Commandant : Capitaine DU BOISPEAN
Officier d'échelon : Lieutenant HENRIOT
Chefs de peloton : Sous-Lieutenant GOUAILHARDOU, Sous-Lieutenant MARTIN, Adjudant-Chef ZEISSER

2ème ESCADRON
Capitaine Commandant : Capitaine FOUGERE
Officier d'échelon : Lieutenant MONIER
Chefs de peloton : Lieutenant LAPORTE, Sous-Lieutenant MOINE, Sous-Lieutenant CATTANEO, Aspirant BOURLON

3ème ESCADRON
Capitaine Commandant : Capitaine DE BOISREDON
Officier d'échelon : Lieutenant BUTRUILLE
Chefs de peloton : Lieutenant AVENATI, Sous-Lieutenant MOUSNIER, Adjudant-Chef MOUTY, Aspirant DUWEZ

4ème ESCADRON
Capitaine Commandant : Capitaine ARDISSON
Officier d'échelon : Lieutenant DE TINGUY DU POUET
Chefs de peloton : Lieutenant D'ANNAM, Sous-Lieutenant GIRAUD, Sous-Lieutenant GÉRARD, Aspirant VIROT

En Mer
(10-15 Août 1944)

Le 2ème Cuirassiers est en mer...
Les étraves des lourds L.S.T. fendent sans hâte les flots paisibles et bleus de la Méditerranée.
Les Capitaines Commandants ont lu à leurs Escadrons rassemblés, l'Ordre N° 32 du Colonel.
Les mêmes mots ont retenti sur chaque bâtiment, accueillis, sur chaque bâtiment, avec la même " Mission sacrée... "
"Aidez tout ce qui vous aide et vient à vous...
"Détruisez tout ce qui vous résiste..."
" N'oubliez jamais que vous vous battez sur le sol français"
Les côtes africaines défilent au loin, le long des L.S.T....
Impression étrange que celle de ne plus être qu'un tout petit rouage d'une prodigieuse machine enfin mise en branle, que rien ne peut plus arrêter dans sa marche lente, mais inexorable...
Quel symbole aussi, que cette marche de tous ces innombrables convois qui ont quitté les ports d'Afrique, ceux de Corse, ceux d'Italie, convergeant tous vers un même point ! Des plis secrets viennent d'être ouverts ; ils leur ont indiqué leur objectif...
La baie de St-Tropez... Souvenirs lointains de beaux jours de vacances... Vision de petites plages ensoleillées... St-Raphaël...St-Aygulf... Fréjus Plage... Ste-Maxime... Beauvallon... Quel décor imprévu pour une action de force !
N'oubliez jamais que vous vous battez sur le sol français...".
Sera-t-il possible de ne pas meurtrir ces sites riants, respirant si intensément la joie de vivre ?...
Quelle lourde responsabilité !...
Quel honneur, pourtant, que de faire partie de ce "Combat Command N° 1" qui, aux ordres du Général Sudre, sera le premier de l'Armée Française à fouler notre sol national, côte à côte avec ses frères d'armes du VIe Corps d'Armée Américain !
Honneur unique, dont il importe de se montrer digne...
"La France entière a les yeux fixés sur vous...".
Avoir la France pour juge... Quel magnifique stimulant ! Le 2ème Cuirassiers frémit de fierté... Il est prêt... Il est sûr de lui...
Il ne décevra pas... La nuit s'étend sur les flots, s'intégrant de plus en plus dans leur surface immobile et silencieuse.

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Premiers Pas sur le Chemin de la Revanche
(16 Août 1944)

Le rêve a pris corps. Le 2ème Cuirassiers a débarqué...
Les Escadrons s'échelonnent dans les bois, en bordure de la route qui monte de Ste-Maxime, vers Plan de la Tour.
Comment s'est effectué ce débarquement ? Très simplement, très prosaïquement...
L'ennemi, complètement surpris par les vagues d'assaut d'Infanterie et de Génie de plage du VIe Corps d'Armée Américain auquel le C.C.1 est rattaché, n'a réagi que très faiblement. Les L.S.T., portant les chars du 2ème Cuirassiers, ont pu déverser tranquillement leur chargement sur la plage de La Nartelle. Seuls, les canons de l'armada rassemblée dans la baie de St-Tropez, ceux du "Lorraine", du "Georges Leygues", de l'"Emile Bertin" et de tant d'autres navires battant notre Pavillon, fraternellement unis aux puissants bâtiments alliés, ont rompu le calme de cette magnifique nuit d'Août, annihilant les dernières batteries boches.
Ce fut même trop simple, à tel point que la réalité semble n'être qu'un rêve.
Il y a pourtant ce site merveilleux de notre côte d'Azur, ces premières acclamations des populations libérées.
"Si vous saviez comme nous vous attendions !"
Ces mots retentissent dix, cent, mille fois. Ils frappent cependant, et émeuvent sans lasser.
A 15 heures, le 2ème Cuirassiers est prêt. Ses chars, leurs pleins d'essence terminés, poussent aussitôt de l'avant.
Ils gravissent allègrement la pente des routes en lacets des Maures. Le col de Vignon est franchi, la Garde Frenet, les Maillons, sont rapidement traversés, et, à 16 heures 30 un Peloton du 4ème Escadron, Escadron Ardisson, fait son entrée dans Gonfaron au milieu d'une population délirante d'enthousiasme. Des coups de feu éclatent cependant quelque part, déjà loin derrière lui. Ce n'est rien! c'est tout simplement une petite résistance boche, située dans un bois, au Nord de la route, à 3 km de là. Elle se manifeste après avoir laissé passer les premiers éléments du Régiment.
Elle est rapidement cernée. L'ennemi se rend. Le 2ème Cuirassiers a ses premiers prisonniers ; un Officier, dix-sept hommes.
Demain, 17 Août, le 4ème Escadron aura son premier combat; demain, le 2ème Cuirassiers teintera pour la première fois, de son sang, la route glorieuse qui le conduira de la Méditerranée au Rhin.
Ce sera l'opération du Luc.

Le Luc
(17 Août 1944)

"S'emparer du Luc et le tenir."
Tel est, dans sa brutale simplicité, l'ordre reçu par le 2ème Cuirassiers.
L'opération sera conduite par un Escadron de Chars moyens (ce sera le 4ème), la Compagnie Guinard, du 3ème Zouaves, une section du 88/2 Génie, une batterie du 1er Groupe du 68ème RAA.
Elle sera commandée par le Chef d'Escadrons de Laprade. Commandant en Second du 2ème Cuirassiers.
Il est sept heures.
Le peloton Giraud part en tête, suivi par une section de Zouaves. La route Gonfaron - Le Luc se déroule rapidement devant lui. Tout semble indiquer en effet que rien ne viendra entraver sa marche jusqu'au village, objectif de l'opération.
Là, il faudra par contre en découdre, des renseignements d'habitants signalant une forte résistance ennemie dans la région du cimetière, situé à l'entrée Sud du village.
Les chars de tête ralentissent, s'arrêtent, repartent prudemment.
Les premières maisons du Luc sont atteintes... Puis soudain, à la radio :
"Attention ! arme anti-char au coin du cimetière !"
Instantanément les cinq tourelles de Sherman pivotent. En même temps, deux éclairs successifs, deux détonations...
Aucun mal heureusement ! le " Valenciennes " et le " Vaucouleurs " n'ont été qu'effleurés.
La riposte est immédiate, inexorable. Le 88 allemand ne tirera plus. Ses servants gisent foudroyés.
Deux mitrailleuses de 20 sont, à leur tour, réduites au silence. Un dépôt de munitions saute...
Les prisonniers commencent à affluer.
Le nettoyage se poursuit en vue d'éliminer des tireurs isolés, dispersés sur les crêtes dominant le village et ses abords sont progressivement occupés.
L'ennemi tient cependant encore la région s'étendant à l'Est du Luc, où opère le VIe Corps d'Armée Américain. Il s'agit de briser cette ultime résistance. Les pelotons d'Annam et Giraud lui font face.
Vers 14 heures, un éclair, une explosion, un nuage de fumée. Hélas ! Le Char "Tonnerre" est touché.
Débouchant du village au milieu des vignes et des bosquets, il a été atteint par un obus de 88 ; il brûle. Les Cuirassiers Millerand, Baclet et Bisbal, sont tués, le Maréchal-des-Logis Bernin, chef de Char, mortellement blessé. Seul le Cuirassier Ferrand, conducteur est indemne. Il sort du char, monte sur la tourelle, sous le feu de l'ennemi, réussit à dégager le Maréchal-des-Logis Bernin, le transporte à quelques mètres.
Mais le canon boche est repéré. Le Char "Tours" est chargé de venger nos morts. Au premier coup de 75, l'arme s'est tue.
Encore quelques obus et ses munitions sautent. A 18h30, toute résistance a cessé.
Le soir même, le communiqué de la B.B.C. annonce la prise du Luc.


Sur la Route de Marseille
(17 - 20 Août )

Les trois jours qui suivent l'opération du Luc, ces trois jours qui conduiront le 2ème Cuirassiers jusqu'aux faubourgs de Marseille, ne sont qu'une marche rapide, une irrésistible poussée en avant.
Les chars du Régiment n'ont guère à s'employer : toutes les tentatives ennemies pour s'opposer au " Combat Command N° 1 " sont impitoyablement brisées par leurs frères d'armes de la reconnaissance (Escadron André, du 3ème R.C.A.) ou du 3ème Zouaves ; ils n'ont pas à jeter leur puissance dans la balance.
Le 17 Août au soir, le 2me Cuirassiers cantonne à Flassans. Le 18 Août, il se porté sur Le Val qu'il atteint par Cabasse, l'abbaye de Thoronet et Carces. Le 3ème Zouaves qui lui ouvre le chemin en anéantissant une résistance ennemie dans la région des mines de bauxite, au Sud du lac Otto.
Le 19 Août, le gros du Régiment est à Bras, pendant que le 2ème Escadron entre dans Saint-Maximin.
Il continue, le même jour, à la tombée de la nuit, en direction de Meousnes, où il peut entendre les bruits de la bataille qui se livre à Toulon.
Il n'est pas question de faire du nettoyage dans cette région boisée et accidentée sous peine de perdre un temps précieux. On néglige systématiquement les petits éléments boches dispersés dans la montagne. Les convois de ravitaillement se trouvent ainsi parfois transportés en première ligne et sont obligés de combattre pour réduire les bouchons que l'ennemi dresse sur la route.
Le Chef d'Escadrons Quiniou, chef du service auto, est blessé au Val où le Régiment a cantonné la veille en montant à l'assaut d'un piton.
Le 20 Août, dès le lever du jour, le 2ème Cuirassiers fait mouvement sur Sygnes et le Camp.
Il s'en est fallu de peu qu'il ne soit fait appel à lui, mais la résistance ennemie du col de l'Ange s'effondre, une fois de plus, devant l'action foudroyante du peloton Schmitt du 3ème R.C.A.
Le mouvement reprend et le Régiment atteint, à la nuit, la banlieue de Marseille.
En s'endormant près de son char, le Cuirassier rêve au combat qu'il s'agira de livrer demain. Il l'envisage avec confiance, avec ferveur.
Libérer Marseille, toute proche, cette mission ne lui est-elle pas due ? Il ne veut pas penser un seul instant que le Commandement pourrait l'en frustrer. D'ailleurs le 2ème Escadron n'est-il pas déjà au contact sur la route d'Aubagne ?
Oui ! Demain, ce sera la journée d'Aubagne, cette journée victorieuse qui nous ouvrira la voie de notre grand port, de la deuxième ville de France.

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Le Combat d'Aubagne
(21 Août 1944)

Cinq jours pour atteindre les portes de Marseille dont la libération était prévue, d'après les plans du Haut-Commandement, pour le quarante-cinquième jour après le débarquement... Le 2ème Cuirassiers qui s'attendait à une résistance acharnée, semblable à celle rencontrée par nos alliés, les premières semaines de la bataille de Normandie, acte le premier surpris de l'allure rapide des Opérations. Mais on s'habitue très vite au succès : parvenu à quelques 23 km de la grande cité phocéenne, sûr de sa force, toujours frais et dispos en dépit des longues étapes auxquelles il a fait depuis la nuit du 15 Août, le Régiment considère d'ores et déjà que la ville lui appartient.
23 kilomètres... Un tramway relie Marseille à Gemenos, où le P.C. du Colonel et les 3ème et 4ème Escadrons ont passé la nuit...
"Vous verriez Notre-Dame de la Garde sans cette " montagne ", disent aux Cuirassiers les habitants…
23 kilomètres, c'est si peu à côté des centaines déjà parcourus !...
La situation a pourtant manifestement évolué. Le 2ème Escadron est toujours stoppé devant Aubagne, sur la Nationale 8 :
c'est la première fois que les Sherman se heurtent à une résistance qu'ils ne parviennent pas à surmonter... N'est-il pas normal d'ailleurs que l'ennemi défende avec acharnement un objectif de cette importance ? Parvenus au P.C. du Régiment le 21 Août à 7 heures, les ordres pour la journée prévoient le débordement d'Aubagne par le Nord-Est et le Nord par un groupement aux ordres du Colonel comprenant les 3ème et 4ème Escadrons, la compagnie Tardy du 3ème Zouaves et une batterie d'artillerie, tandis que le Groupement Letang dont fait partie le 2ème Escadron, continuera à pousser vers Aubagne le long de la Nationale 8.
Gardant en réserve le 4ème Escadron et une section de Zouaves, le Colonel lance aussitôt le capitaine de Boisredon avec les pelotons Avenati et Mousnier et deux sections de Zouaves, par un petit chemin qui, partant de la Nationale 96 au Nord de Gemenos, se dirige vers la partie Nord de l'objectif. Le peloton Mouty, du 3ème Escadron, a l'ordre de suivre la Nationale 96 jusqu'au carrefour du Pont de l'Etoile, puis de se rabattre sur Aubagne par les Boyers.
L'opération se révèle aussitôt ardue. C'est tout d'abord le silence complet de la part du peloton Mouty que l'on sait seulement avoir dépassé le Pont de l'Etoile. Quant au détachement de Boisredon, il essuie des feux anti-chars violents dès son débouché de Gemenos. Sherman et Zouaves n'en progressent pas moins, manœuvrant avec méthode et précision.
Installé à proximité du carrefour de la Nationale 96 et du chemin Marchal-Aubagne, son axe d'attaque, le Capitaine de Boisredon suit pas à pas ses unités, les poussant alternativement en avant comme les pièces d'un jeu d'échecs.
La radio retentit d'ordres brefs : " Avenati, halte ! Feu sur le boqueteau à droite ! "
"Mousnier, en avant ! Feu sur la croupe boisée à droite des églises !"
Des éclairs... de la fumée... la terre vole dans le lointain... Une arme anti-char a été repérée sur la colline des églises : un énorme nuage de fumée se répand tout autour de sa position. On voit parfaitement à la lunette des Sherman le mouvement des boches... Puis, faisant un large bond, les obus éclatent le long d'une lisière de bois... " Mousnier, en avant ! "
Quelques centaines de mètres sont de nouveau franchis. Désormais un mouvement délicat pour les chars : une voie ferrée barre tout le terrain de combat, voie ferrée en remblai impossible à franchir en dehors du passage en-dessous dans lequel s'engage la route. Quel magnifique point de réglage pour les armes anti-chars ennemies et en particulier pour le canon de 88 déjà contrebattu à la lisière du bois qui fait face au défilé ! C'est le moment de demander aux Zouaves de précéder les Sherman qui les couvriront de toute la puissance de leurs canons...
Les Sections Loriot et Bisbal se déploient, avancent... Les silhouettes dispersées dans les champs s'amenuisent, se transforment en de tout petits points, disparaissent...
Recrudescence des tirs ennemis... Riposte brutale des Sherman, puis, progressivement, le calme, un calme relatif, certes, que ponctuent toujours des coups de canon ...
Depuis combien de temps ont débouché les Zouaves ? Où en sont-ils ? On consulte ensuite le cadran de sa montre, s'étonnant du court trajet des aiguilles alors qu'on attend depuis toute une éternité...
L'infanterie est certainement sur l'objectif... D'ailleurs, il est désormais impossible de tirer sans courir le risque de l'atteindre... Allons ! C'est notre tour... Le casque du chef de char disparaît dans la tourelle. Son doigt se tend vers le poussoir du poste de T.S.F. Puis c'est le micro que sa main approche de la bouche. Un dernier coup d'œil à la lunette vers le point lointain d'où tirait le" 88", puis l'ordre au conducteur : " En avant ! A droite tout de suite après le pont !
Fonce !..." Les dés sont jetés...
Secondes interminables... Le moteur tourne à plein régime... Une petite montée... Instant critique... On passe !... On est passé !... Le deuxième char démarre à son tour... Il passe lui aussi... L'ennemi n'a pas tiré... et pour cause... Nos braves Zouaves ont trouvé à la lisière du bois la pièce intacte mais ses servants déjà foudroyés par le tir des Sherman....
L'opération se poursuit à un rythme accéléré... Une portion de route toute droite... beaucoup trop droite... La manœuvre est heureusement possible grâce au remblai de son côté gauche et à quelques maisons... Tout à coup des fantassins ennemis à droite, dans les broussailles... A la mitrailleuse!... Courtes rafales... des corps étendus...
Désormais les maisons se resserrent, se transforment en rue... une plaque mutilée... Aubagne… c'est Aubagne !...
Un petit pont... à peine le temps de songer aux mines qu'il est déjà traversé..
Les Sherman se répandent deux par deux dans la petite ville dont les cloches sonnent à toute volée..
Tandis que la radio annonce les succès du détachement de Boisredon, des nouvelles beaucoup moins favorables hélas ! parviennent au P.C. du Colonel, du peloton Mouty : un char détruit, le " Paris", des blessés et des tués dont l'Adjudant-Chef Mouty lui-même, disent les premiers renseignements. Puis viennent quelques précisions : on apprend comment le peloton parvenu aux Boyers a été accueilli par des tirs d'armes anti-chars dès le débouché de ce village.
Rallié par l'Adjudant Bourguignon à la mort de son chef, il en tient les sorties Sud face à Aubagne et à des éléments ennemis fortement organisés au lieu dit l'Evêché.
Le Colonel met aussitôt en route la section de Zouaves jusque là en réserve, puis, un peu plus tard, le peloton de mortiers de l'Etat-Major du Régiment. Moins mauvais sont les renseignements provenant du 2ème Escadron, mais, gêné par des champs de mines et de violents tirs anti-chars, il n'a presque pas progressé.
13 heures 30. Toute la partie Nord d'Aubagne est à peu près nettoyée. Dans les rues, des groupes de prisonniers que rassemblent les Zouaves ; quelques jeeps commencent à passer ; les ambulances chargent les blessés déposés à la hâte dans le hall d'un cinéma. Le peloton Mousnier qui a pénétré le premier dans l'objectif, en a déjà atteint la sortie Ouest sur la Nationale 8.
Pendant ce temps le peloton Avenati a poursuivi vers la partie haute de la ville où un baroud sévère se déroule encore du côté des églises. Guidés par les F.F.I. intrépides, debout sur la plage arrière du moteur, les Sherman se sont engagés sur la route du cimetière. Une batterie qui tirait vers l'Est est prise à revers. Explosions des obus d'un camion de munitions incendié... fâcheux contre-temps qui empêche de passer !... Mais c'est déjà la perspective d'un nouveau travail : les F.F.I. signalent un P.C. boche. Les 75 entrent en action, les Zouaves bondissent... Quelques minutes et des silhouettes vertes se profilent dans l'encadrement d'une porte : ils sont 67...
16 heures, intervention du Thabor " Hubert" qui, descendu des hauteurs Nord d'Aubagne, pour prendre part au nettoyage, renfort d'autant plus apprécié que l'Allemand contre-attaque violemment. Cette action désespérée est stoppée et, vers 16 heures 30, toutes les sorties de la ville sont atteintes tant à l'Est qu'au Nord. La situation n'en demeure pas moins assez confuse aussi bien dans Aubagne elle-même, où le nettoyage se poursuivra jusqu'à la nuit, que dans ses environs immédiats. Le 2ème Escadron continue ainsi à peiner sur la Nationale 8.
" Je viens d'être très fortement contre-attaqué" rend compte à 16 heures 30, le Capitaine Fougère
" Deux de mes chars sont sautés sur des mines".
" Est-il vrai que vous êtes blessé ?" lui demande-t-on. "
" Oui, mais c'est peu de chose. Ils m'ont tué par contre mon petit Wolsach...". La blessure du Cuirassier Wolsach, fidèle conducteur du Capitaine Fougère, dont le visage sympathique est connu de tout le Régiment se révélera heureusement moins grave qu'elle n'aura paru de prime abord. Il y a un autre blessé au 2ème Escadron qui est le Maréchal-des-Logis Camy ; quant au 3ème Escadron ; l'opération d'Aubagne lui aura coûté deux tués, l'Adjudant-Chef Mouty et le Cuirassier LLombart et huit blessés, l'Aspirant Duwez, le Maréchal-des-Logis Bonvillain, le Brigadier-chef Trouchaud et les Cuirassiers Bondurant, Treilhou, Perot, Justice et Pasquier.
Le mardi 22 Août, à l'issue d'une nuit sans sommeil par suite des tirs de harcèlement de l'artillerie ennemie, les Cuirassiers repassent à l'attaque. Cette fois, c'est la fin ; le dernier foyer de résistance, une pièce de 88 sous casemate au cimetière de la ville, est réduit à 11 heures. La route de Marseille s'ouvre devant le Régiment.

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Dans les rues de Marseille.
(23 - 25
Août 194)

Dès l'après-midi du 22 Août, le 2ème Cuirassiers s'engouffre dans la brèche ouverte à Aubagne. Evitant la route directe de Marseille, il suit celle du Nord, celle de Camoens. Le chemin lui est ouvert par le 4ème Escadron et le Bataillon Martel du 7ème R.T.A.
Toute la population de cette banlieue de Marseille est là, formant la haie à son passage.
Les traits, tirés par la fatigue, se détendent sous les acclamations enthousiastes qui suivent sans discontinuer nos chars.
Les Cuirassiers sont bien payés de leurs peines ! Cette joie de la délivrance qui se lit sur tous les visages, n'est-elle pas leur œuvre ?
Les fleurs recouvrent les engins. A chaque arrêt, ils se transforment en véritable grappe humaine. Chacun veut voir de près, chacun veut toucher ces hommes forts devant qui tremble l'oppresseur honni.
La nuit tombe cependant et le Régiment s'installe à La Valentine.
Le lendemain, 23 Août, c'est Marseille.
A plein moteur, les chars du 4ème Escadron ont dévalé le boulevard de la Madeleine. A 9 heures, ils sont, bons premiers sur la Cannebière, à l'église des Réformés.
Le 3ème Escadron continue cependant le nettoyage de la banlieue. Il dégage le carrefour de Saint-Marcel, détruit plusieurs armes anti-chars.
A 15 heures, tout le Régiment est dans Marseille. L'enthousiasme de la foule atteint son point culminant. Les mères tendent leurs enfants aux baisers de leurs libérateurs. Il y a bien longtemps que les fleuristes ont été dépouillés de toutes leurs fleurs... Jamais semblable communion n'a été réalisée entre un Peuple et son Armée.
Le boche cependant ne veut pas s'avouer vaincu. Il tient toujours de très nombreux quartiers de la ville. Il tient les forts. La Cannebière devient vite un no man's land infranchissable sous les coups directs du Fort St-Nicolas. Des rafales de mitraillette retentissent ; des grenades éclatent sur la chaussée ; des éclats de fusants couvrent les rues.
Le 2ème Cuirassiers, rassemblé tout au long du boulevard Longchamp, ronge son frein. Seuls, deux pelotons ont été envoyés à la Préfecture, à la Poste, au Vieux Port. Des chars patrouillent autour de la Cannebière.
De temps en temps, l'aboiement rauque des 75 fait taire tel ou tel boche impertinent qui a osé choisir, pour se poster, une maison de cette zone dont les Sherman enchaînés ont fait leur fief.
Quelle misère, l'inaction de ces deux longs jours !
Dans la soirée du 24 Août, vient enfin l'ordre d'opérations si impatiemment attendu. La réduction du boche va commencer. Elle sera entreprise demain, méthodique, implacable. Le 2ème Cuirassiers quittera Marseille dans la nuit ; il fera le tour de la ville et y reviendra par l'Est. Demain, il s'agira d'abord de priver l'ennemi de son meilleur observatoire, de la colline de Notre-Dame-de-la-Garde.
C'est ainsi que se dessina un fait d'armes que les anciens du 2ème Cuirassiers raconteront plus tard, sans jamais se lasser, à leurs bleus.

Prise de la Basilique de Notre-Dame de la Garde
(Vendredi 25 Août 1944)

Il est 8 heures.
Le 2ème Escadron, Escadron Fougère, est rassemblé cours Pierre-Puget !
Que de sensations fortes depuis hier ! Cette atmosphère de guêpier du boulevard Longchamp... ce départ nocturne de Marseille à travers des rues pleines de menace... ce retour, ce matin, salué par les folles acclamations des populations de la banlieue Est...
Et maintenant il s'agit d'appuyer le Bataillon Martel du 7ème R.T.A., chargé de l'enlèvement de la colline de
Notre-Dame-de-la-Garde. Un coup d'œil sur le décor de l'acte qui va se jouer. Il est affreux... rues étroites, pentes impressionnantes, tournants en épingle à cheveux... En un mot, terrain d'embuscades, terrain de corps à corps, opposant à nos Sherman des difficultés qui semblent insurmontables. Bien des atouts par contre entre les mains de l'ennemi...
Mais y a-t-il un avantage matériel qui puisse contre-balancer l'énorme supériorité de moral d'une Armée déjà victorieuse ?
Et puis, dans tout l'azur du ciel d'Août, la "Bonne Mère" attend. La liaison est prise avec le 7ème Tirailleurs. Le peloton Moine appuiera la progression de l'Infanterie, à gauche, par la rue Breteuil. Le peloton Laporte agira à droite, en essayant de déborder l'objectif par l'Ouest. Les moteurs sont en marche, les équipages, à leurs postes.
Il est 9 heures ; on part.
Les Sherman de Laporte s'engouffrent dans le boulevard de la Corderie. Fracas de chenilles sur le macadam, puis grondement des 75 ; c'est une arme anti-char boche qui vient d'être réduite. Mais comme c'est commode de faire la guerre au milieu de toute une population qui veut suivre le déroulement du combat !
Voilà le boulevard Tellene ! C'est le moment d'obliquer à gauche pour monter vers Notre-Dame.
Malheur ! Impossible de passer ! la pente est trop forte, les tournants, trop serrés dans une rue étroite.
Que faire ? II faut se résoudre à une attaque frontale par le boulevard Gazzino, puisque tout débordement est impossible.
La radio transmet : " Demi-tour ! "
C'est de nouveau le cours Pierre-Puget !
" En avant, à droite !"
Le" Jeanne d'Arc" est en tête, suivi du "Jourdan" : c'est le groupe commandé par le Maréchal-des-Logis-Chef Loiliot.
Puis viennent le"Joffre", char du Lieutenant Laporte, le " Jean Bart", le " Joubert".
Monteront-ils ? Cette pente est si raide! Le" Joubert" peine, s'arrête, recule... le conducteur n'est plus maître de son engin... fracas de vitres brisées... le char vient d'enfoncer la devanture d'un magasin. Il est immobilisé, une poulie folle rompue... Ses camarades continuent à travers un déluge de feu. Le crépitement des rafales d'armes automatiques, entremêlé de sifflements d'obus anti-chars, se répand dans les rues ; son écho retentit, se perd au loin.
Les chars avancent cependant, implacables ; leur feu puissant et précis domine celui de l'ennemi.
Le " Jeanne d'Arc" est déjà tout près de la basilique, à côté des ascenseurs; il est soutenu.
Les lance-flammes, les bazooka, les grenades incendiaires, viennent d'entrer en jeu.
Le Lieutenant Laporte s'est arrêté sur la petite place, au bout du boulevard Gazzino. Avec le"Joffre" et le" Jean Bart", il doit faire face, aussi bien en avant, vers Notre-Dame-de-la-Garde pour aider, par son feu, le groupe Loiliot, que vers l'arrière, en direction du boulevard Tellène ; le boche est partout.
C'est le corps à corps et nous n'avons pas d'Infanterie... les tirailleurs n'ont pas pu suivre... Comment exploiter ce magnifique succès, si près de l'objectif ?
Bruit de chenilles... c'est le "Duguesclin", c'est le capitaine Fougère... il rejoint le Lieutenant Laporte.
Un coup d'œil sur la situation... les tirs ennemis qui viennent de l'Ouest sont bien gênants, d'autant plus que la visibilité est très mauvaise de ce côté... Le "Duguesclin" et le "Joffre" écrasent le mur du jardin de l'évêché, se portent à droite, ils sont désormais mieux placés.
Un véritable bolide enflammé dévale soudain la colline. Il enfonce l'enceinte du jardin, déjà ouverte d'ailleurs et explose à moins de cinq mètres du " Joffre".
C'est le " Jeanne d'Arc".
Lance-flammes ? Grenades incendiaires ? Les deux à la fois sans doute... Peut-être aussi une arme anti-chars...
Le " Jeanne d'Arc" n'est plus qu'un épave fumante. Le Maréchal-des-Logis Keck, Chef de Char, le Cuirassier Guillot, tireur et le Cuirassier Clément, chargeur, viennent de tomber glorieusement au Champ d'Honneur.
Le " Jourdan" monte aussitôt prendre la place du " Jeanne d'Arc", près de la basilique.
Brusquement, explosion... Le char saute sur une mine. Il est immobilisé ? qu'importe…
Les armes sont intactes : il peut continuer le combat. Il a fort à faire, car le boche s'acharne sur lui, veut l'achever.
Voici que le char semble en flammes... Début d'incendie seulement : la bâche et les paquetages de l'équipage, fixés par des courroies, à l'arrière de l'engin, ont pris feu ; le Maréchal-des-Logis-Chef Loiliot bondit hors de la tourelle, se dresse sur le char, une hache à la main, tranche les attaches qui le lient au brûlot.
Le "Jourdan" est sauvé.
Les mortiers ennemis dressent maintenant un véritable barrage. La riposte des chars devient moins dense... Ils commencent à manquer de munitions.
Le Capitaine Fougère a déjà prévenu le peloton Moine ; il lui a donné l'ordre de venir le rejoindre ; il l'attend.
Que faire cependant sans Infanterie ? Comment nettoyer, comment occuper le terrain conquis ?
Les soutes du "Jourdan" sont vides... Son canon s'est tu...
Le Maréchal-des-Logis Chef Loiliot bout d'impatience : être si près de l'objectif et rester inactif.
Il a renvoyé successivement tous ses hommes à son Capitaine. L'Infanterie arrive-t-elle ? Il veut le savoir. Il est seul à son char ; il observe ; il écoute. Le feu ennemi n'a-t-il pas l'air de se ralentir ?
Soudain, impulsion, décision héroïque... Il jaillit de fa tourelle, arrache le drapeau tricolore arboré sur le "Jourdan", bondit vers la Basilique... Un F.F.I. le suit.
Le voilà sur le terre-plein... Des boches... Ils tirent... Il est blessé, mais qu'importe !
Les couleurs de France flottent sur Notre-Dame-de-la-Garde.
L'ennemi stupéfait se rend à cet homme, à ces deux hommes.
Le jour même, le père de Fenoyl, aumônier du "Combat Command N° 1", disait une messe d'action de grâces dans la Basilique libérée.

Combats de Rue
(25-28 Août 1944)

Comment relater tous les combats victorieux livrés par le 2ème Cuirassiers dans les rues de Marseille. Les chars sont partout : le tonnerre de leurs canons retentit des grandes avenues aux impasses les plus reculées ; rien ne les arrête, ni les obstacles matériels, ni l'opiniâtreté de l'ennemi.
Les résistances du boche s'effondrent une à une : d'interminables colonnes de prisonniers sillonnent sans interruption la ville.
Le 25 Août, alors que l'Escadron Fougère conquiert Notre-Dame-de-la-Garde, l'Escadron Ardisson progresse par le Prado, la rue Paradis et le Boulevard Perrier. Quelques coups de 75 suffisent pour pulvériser un blockhaus, laborieusement édifié par l'ennemi, en haut de ce boulevard. Les chars poursuivent vers les hauteurs de Gratte Semelle, s'infiltrant par des ruelles étroites.
Gratte Semelle... les boches ont fait un puissant réduit de ce quartier de la ville. Toute la population civile en a été évacuée depuis de longs mois. Ils ont coulé du béton dans les flancs de la colline, construit des ouvrages, transformant ce paisible coin du Prado en un redoutable point d'appui de ce "Mur de la Méditerranée", édifié à grands frais.
Que de travail inutile ! Tout croule devant le puissant élan du 4ème Escadron.
La capitulation d'une "Kommandantur" clôt la journée : deux cents nouveaux prisonniers se sont rendus à nos chars.
Le lendemain, 26 Août, le peloton Gérard, du 4ème Escadron, continue le nettoyage de Gratte Semelle.
Le reste de l'Escadron s'attaque aux ouvrages de la côte.
Descendant le Boulevard du Prado, les Sherman se présentent tout d'abord devant les casemates de la promenade de la Plage. L'ennemi se rend.
C'est alors la ruée vers le Roucas Blanc. Partout à la fois dans sa jeep, de la Garde au Prado, le Colonel Durosoy suit les premiers chars de ses Escadrons, les devance bien souvent. Il est l'âme de chaque manœuvre. Les obus éclatent autour de lui, semblent le respecter.
Le soleil du Dimanche, 27 Août, se lève sur le dernier acte du drame, ébauché le 26 par les chars du peloton Gérard.
Dès le lever du jour, le peloton Giraud du 4ème Escadron, appuyant le Bataillon Valentin du 3ème R.T.A., entreprend l'investissement de l'ouvrage de l'Angélus, situé sur la croupe s'allongeant de Notre-Dame-de-la-Garde à l'église d'Endoume. L'opération est malaisée dans ce terrain accidenté, parsemé de petits jardins. C'est immédiatement le corps à corps, une progression prudente, lente, puis un arrêt brutal : la Compagnie de St-Sauveur qui mène le combat, est clouée au sol.
Le Sous-Lieutenant Giraud est auprès du Capitaine de St-Sauveur. Il va aussitôt tenter d'aider ses camarades Tirailleurs.
Comment faire ? Voilà un escalier de 80 marches... Essayons d'y pousser les chars...
Le "Vesoul" monte... Passera-t-il ? Non ! Un tournant à angle droit... impossible de continuer... Il faut y renoncer.
L'Aspirant Virot suit la manœuvre dans la jeep du Capitaine Ardisson. Soudain, rafale de mitrailleuse... Finie la jeep ! Le conducteur est blessé... L'Aspirant Virot se relève, commotionné, il continuera à pied.
Le "Valmy" et le " Valenciennes " ont cependant vu les départs. Ils prennent position, ils tirent.
Le Capitaine de St-Sauveur lance en avant une nouvelle section. Le "Verdun" et le "Valenciennes" l'appuient. L'Infanterie progresse. Il est onze heures. Les premiers prisonniers boches commencent à affluer. Les chars sont maintenant sur la croupe qui domine l'Angélus. Les 75 tirent. Leurs obus s'abattent implacablement sur les positions ennemies. Voilà pour la "maison verte". Maintenant c'est le tour de la "maison rouge". La "maison de l'Autrichienne" subit le même sort. Les murs s'effondrent dans un épais nuage de fumée. Les Tirailleurs avancent irrésistiblement. Ils sont sur l'objectif. Le Capitaine de Saint-Sauveur, le Capitaine Ardisson et le Capitaine Demeunynck de l'Etat-Major du Régiment, sont là, eux aussi.
Ils pénètrent dans le jardin entourant la maison effondrée sous les coups des chars.
Partout des ouvrages en rondins, des emplacements d'armes automatiques, des tranchées... Quelle forteresse !...
Mais forteresse vaincue aussi. Témoins, ces cadavres, ces épaves d'une troupe battue : le sol est jonché de débris d'équipements, d'armes abandonnées, de grenades, de bandes de mitrailleuses.
Un allemand surgit ; c'est un médecin auxiliaire. Il conduit les Officiers présents à travers les décombres. On descend...
Vision étrange ! Tunnel de Métropolitain ? Galerie de la ligne Maginot plutôt... Des lampes à pétrole projettent une lumière blafarde sur des corps allongés sur le sol. C'est le poste de secours de l'ouvrage.
Un Médecin-Capitaine allemand se présente. Il veut négocier l'évacuation de ses blessés. Il fait visiter le souterrain. Il montre la chambre froide où sont transportés les tués, la chambre mortuaire de l'Officier Supérieur de la "Kriegsmarine", commandant du point d'appui, et de ses adjoints, tués par le tir implacable des Sherman. Notre puissance l'a vivement impressionné, brisant son moral. Notre tâche n'est cependant pas achevée : un deuxième ouvrage, semblable au premier doit encore être conquis. Opération encore plus difficile, car il faut franchir un véritable glacis pour atteindre la forteresse dont, par ailleurs, la garnison a été renforcée par les survivants de celle-ci.
Mais pourquoi ne pas essayer d'abord de convaincre le boche de cesser une résistance inutile ?
Le Médecin auxiliaire allemand portera notre ultimatum.
Quelques minutes d'attente, puis une silhouette : un homme de haute stature, un visage glabre et fier où se lit toute la morgue prussienne. C'est le major Fromm Walter de la Luftwaffe.
Sa tenue est constellée de décorations. La croix de fer avec glaive, suprême distinction, orne le col de sa vareuse.
Le voici en présence du Colonel Durosoy et du Commandant Valentin.
" Monsieur, il faut vous rendre..."
" Quelles conditions ?"
" Sans conditions"
" Mais..."
" Rendez-vous ! Vous êtes perdus. Il faut capituler ou mourir. Nous ne faisons pas de quartier... " L'homme hésite, demande à consulter son Général de Division. Une heure lui est accordée. L'heure s'écoule... un quart d'heure de grâce, puis le feu est ouvert, les 75 des Sherman tonnent de nouveau. Pas longtemps, car c'est la fin. L'ennemi a compris... Il capitule.
Un dernier scrupule cependant du Major Fromm :
" Puis-je connaître à qui je me suis rendu ? Puis-je savoir si je ne me suis pas déshonoré ?"
" Rassurez-vous, Monsieur ! Vous vous êtes rendu au Colonel Durosoy, confident du Maréchal Lyautey et au Commandant Valentin, héros de la campagne d'Italie, un des premiers Français rentrés dans Rome. Ce peloton de chars est commandé par le fils du Général Giraud." Maintenant la garnison de l'ouvrage est rassemblée. Les bottes allemandes martèlent les pavés de la ville. De nouveaux boches sont en route sur le chemin de la captivité.
C'est ainsi que le Bataillon Valentin et le peloton Giraud s'emparèrent de l'Ouvrage de l'Angélus dont les galeries ultra-modernes, situées à 30 mètres sous terre, comblées d'inépuisables réserves de vivres et de munitions, se prêtaient pourtant parfaitement à un long siège. La lutte continue cependant ailleurs : on se bat dans la ville, on se bat dans le port, on se bat dans la banlieue. Au Nord de Marseille, le peloton Mousnier du 3ème Escadron appuie le groupement de Tabors Leblanc. "L'Orléans", char du Sous-Lieutenant Mousnier, est en tête. Il aborde Fontrose... Une barricade obstrue la route. Le Sherman charge impétueusement... Il atteint presque l'objectif... Mais soudain, bazooka... Le Sous-Lieutenant Mousnier et le Cuirassier Mullor, tireur, gisent, frappés à mort, dans leur tourelle transpercée...
Mais ces combats furieux ne sont que le dernier sursaut de la résistance ennemie.
En fin de journée, les forts St-Nicolas et de la Malmousque se rendent à nos Tabors.
Le lendemain, le 28 Août, à 8 heures, l'ordre de cesser le feu parvient au Régiment.
La bataille de Marseille est terminée.

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En remontant le Rhône
(29 Août-4 Septembre 1944)


Marseille est en liesse.
Les rues de la ville endiguent à grand peine toute une population délirante d'enthousiasme.
L'écho du défilé triomphal des troupes victorieuses passées en revue par Monsieur Diethelm, Ministre de la guerre et le Général de Lattre, Commandant la 1ère Armée Française, retentit encore. Le 2ème Cuirassiers est cependant déjà loin en cette magnifique après-midi du 29 Août. Les chenilles de ses chars foulent joyeusement les routes de Provence.
"2ème Cuirassiers, en avant jusqu'à l'anéantissement de l'ennemi !" Telle est la consigne que le Régiment a reçue de son Colonel par la voie de l'Ordre N° 34, saluant la victoire de Marseille. Le voilà en route vers de nouveaux combats, vers de nouvelles victoires, ayant eu à peine, le temps de respirer l'air de la grande cité phocéenne libérée.
Le 29 Août au soir, le Régiment stationne à la Barben, petit village proche de Salon.
Le 30 Août, il fait route sur Fontvieille.
Ses chars commencent, le même jour, le passage du Rhône par bacs à Vallabrègue, au Nord de Tarascon. Les véhicules à roues et les Half-Tracks traversent le fleuve le lendemain, 1er Septembre, sur un pont de bateaux en Avignon.
Le Régiment se regroupe, à la nuit, dans la région de Bagnols-sur-Cèze.
L'étendue de la déroute infligée aux armées ennemies en fuite, se lit à chaque pas de cette première étape sur la rive droite du Rhône ; les routes sont encombrées de véhicules boches, détruits par les avions alliés ; les ferrailles de leurs carcasses carbonisées et tordues sont figées dans un ultime geste qui semble implorer la pitié d'un ciel vengeur.
Après une courte nuit de repos, le 2ème Cuirassiers reprend la poursuite. Le boche a mis à profit, pour prendre le large, les jours que nous avons dû passer à Marseille. Il s'agit de le rattraper. C'est de nouveau la route jonchée d'épaves.
Les véhicules carbonisés deviennent de plus en plus rares, cédant la place aux cadavres de chevaux. Quel carnage !
Pauvres chevaux de trait de nos campagnes, réquisitionnés impitoyablement par l'ennemi en fuite ! Ils sont tombés en rangs serrés. L'air devient parfois irrespirable... N'avons nous pas compté plus de cent cinquante chevaux morts sur un parcours de moins de dix kilomètres !
Voici Viviers, puis le Pouzin... Il ne reste plus une maison debout dans ce village complètement rasé par l'aviation.
Le Régiment fait étape à la Voulte.
Toute la région a été atrocement martyrisée par les barbares. Ils y ont perpétré un nombre incalculable de crimes, pillant, massacrant des otages, violant des femmes en présence de leurs maris, des fillettes sous les yeux de leurs parents. Le Cuirassier frémit, d'impatience dans sa soif de vengeance au récit des témoignages de la population désormais libérée.
Les voilà cependant, ces "Seigneurs de la guerre". Voilà leur masse compacte ! Il a suffi de deux chars légers de l'Etat-Major pour les cueillir par centaines dans la montagne où ils s'étaient réfugiés. Misérables figures de vaincus, de traînards surpris par la rapidité de notre avance... faces abruties par la fatigue... Finie pour eux, la guerre fraîche et joyeuse.
La course reprend le 2 Septembre. Elle est malaisée, par suite des multiples destructions.
Il faut quitter la vallée du Rhône après Tournon, se diriger vers Annonay. A Annonay en fête, halte de quelques heures, le temps de faire les pleins d'essence, puis départ de nouveau vers Saint-Etienne par Bourg Argental, Saint-Sauveur et le Col de la République. Tout Saint-Etienne est dans la rue malgré l'heure tardive. Une foule immense crie sa joie, acclame les Sherman. Le 2ème Cuirassiers traverse avec peine la ville.
C'est à St-Laurent-Pied-de-Vache, près de St-Galmier qu'il passe la nuit, après une étape de 150 kilomètres.
Le 3 Septembre on ne part qu'à midi. Ce retard est dû au ravitaillement en essence qui commence à devenir difficile.
Ne faut-il pas aller le chercher jusqu'aux plages de débarquement à des centaines de kilomètres...
Le Régiment se dirige vers Lyon par St-Foy-l'Argentière et Lozanne.
C'est de nouveau la verte campagne française.
Tout au long des routes, une haie presque ininterrompue d'hommes, de femmes, d'enfants couvre les chars de fleurs, leur jette au passage les plus beaux fruits du terroir. C'est à croire que tout le peuple de France s'est donné rendez-vous en cette belle journée de dimanche. Beaucoup sont venus de loin, de ces bourgs, de ces hameaux enfoncés dans les terres, à des kilomètres de là. Tous ont voulu au moins entrevoir au passage leurs libérateurs. Il semble au Cuirassier qu'il participe à une immense revue, à un interminable défilé.
Le Régiment n'a pas à combattre pour Lyon déjà libéré. Il reçoit l'ordre de relever à la nuit, à Anse, Embérieux et Quincieux le combat Command N° 2 qui a remonté le Rhône par des voies plus directes. A Anse, surprise ! Le village vient à peine d'être conquis par le 1er Zouaves... Les flammes qui s'échappent du clocher mutilé de son église, projettent une lueur sinistre sur des silhouettes menaçantes qui rasent les murs. Du sang sur les pavés de la route.
Des corps inertes, étendus. Trois Half-Tracks qui achèvent de brûler. Des coups de feu qui crépitent encore.
Simultanément, un renseignement du 4ème Escadron : les boches sont encore dans Embérieux... Drôle de relève !
Qu'à cela ne tienne ! On en est quitte pour faire 325 prisonniers absolument imprévus, puis on s'installe comme on peut pour la nuit.
Le lendemain, 4 Septembre, le Régiment traverse Villefranche, Macon, et atteint sans combat Tournus. Les boches sont de nouveau loin. C'est ainsi que le 2ème Cuirassiers est parvenu à la journée du 5 Septembre, journée des combats de Chalon-sur-Saône et de Champforgueil, journée glorieuse d'une nouvelle victoire.

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Combats de Chalon-sur-Saône et de Champforgueil
(Mardi 5 Septembre 1944)


Le 5 Septembre, dès le lever du jour, le C.C.1 bondit sur Chalon.
Ses premiers éléments traversent rapidement Varennes-le-Grand, puis St-Loup, les voilà devant St-Rémy.
Là, arrêt brutal...
Pas de pont entre St-Rémy et Droux... Éclatements d'obus entrecoupés de rafales d'armes automatiques...
Chalon est défendu, et bien défendu...
Finie la marche si rapide des jours précédents : tout indique que l'ennemi traqué et poursuivi sans relâche, va enfin livrer ce combat qu'il refuse depuis si longtemps.
Tant mieux !
Tant mieux ! Certes ! Mais il faut faire face à un fâcheux contretemps : le 2ème Cuirassiers, cette masse d'acier qui sait si bien briser tous les obstacles est encore très loin derrière, à Tournus.
Il attend désespérément son ravitaillement en essence... Ah ! Cette essence ! Que de temps perdu à cause d'elle.
Le Régiment n'est pas là ? Si pourtant ! Le 1er Escadron, l'Escadron de chars légers, moins avide du précieux liquide que ses gros frères, a atteint St-Loup et il s'apprête à prendre part à la fête dans le cadre du Groupement commandé par le Commandant Letang.
Il saura prouver combien sont injustifiées les plaisanteries dont sont si souvent abreuvés ses petits canons de 37.
Il est 10 heures 30. Le peloton Gouailhardou s'ébranle vers Taize.... C'est par l'Ouest en effet qu'il s'agit d'attaquer la ville. Il n'y a pas le choix, la Saône aux ponts sautés, la ceinturant d'un fossé infranchissable, au Sud et à l'Est.
A Taize, scène de carnage... Les fossés de la route, les champs sont jonchés de cadavres boches... Les automitrailleuses de Bremond et les Zouaves sont déjà passés par là. Ils ont surpris une compagnie cycliste ennemie, l'ont anéantie.
Voilà Vessey, puis le carrefour des Alouettes. Le Peloton Zeisser s'y installe rapidement avec deux sections de Zouaves aux ordres du Capitaine du Boispean.
Gouailhardou progresse déjà à travers champs vers Chatenoy-le-National, pendant que les automitrailleuses de Bremond suivent la route conduisant vers le même village.
Détonations... Éclatements...
Bremond est arrêté... Qu'importe ! Les chars légers sont, eux, dans Chatenoy... Ils reviennent par la route, vers Bremond... L'ennemi est pris à revers... Nouveau massacre des fuyards allemands pris entre deux.
Les canons de 37 s'en donnent à cœur joie... Les mitrailleuses balaient la route encombrée de teutons... Voilà que les boches en fuite essaient de se camoufler... derrière un troupeau de vaches... quelle plaisanterie ! Il est vrai que l'ennemi la trouve certainement beaucoup moins drôle que les tireurs de Gouailhardou...
A 11 heures 30, Chatenoy est définitivement occupé et nettoyé. Gouailhardou se porte aussitôt.en direction du Maupas.
Il tourne à droite... Il atteint le passage à niveau. Il est presque dans Chalon...
Le char "Colmar" appuyé par le "Charente", char du Maréchal-des-Logis Basile est en tête...
Sifflement caractéristique des obus anti-chars...
Le "Colmar", commandé par le Brigadier-Chef Pelletier, se rue en avant vers l'arme ennemie, appuyé par le "Charente", qui tire furieusement. Les servants boches s'enfuient abandonnant leur pièce.
Le "Colmar" est tout près. Il va la détruire... Mais voilà de nouveaux sifflements... Une autre arme anti-chars est quelque part à gauche, vers Corcelle... Il faut faire demi-tour... Le Sous-Lieutenant Gouilhardou observe du pont de chemin de fer à l'Ouest de la ville.
Le "Colmar" et le "Charente" sont en avant de lui, prêts à bondir.
Bondir ! Non ! Car à 13 heures 30, fâcheux contretemps, survient l'ordre de se rallier à la voie ferrée : les chars légers ont outrepassé leur mission qui n'est que de tenir le Maupas.
Mais ce n'est que partie remise.
Voici Bremond avec son obusier M 8, prêt à détruire l'anti-chars qui s'est attaqué au "Colmar".
Inutile cependant... la pièce a été atteinte par une patrouille de Zouaves aux ordres du Sergent Vignolle.
Elle ne tirera plus : L'ennemi l'a définitivement abandonnée.
Les événements se précipitent : voici l'ordre d'entrer dans Chalon.
Bremond, Gouailhardou, la Section de Zouaves de l'Adjudant-Chef Gobert poussent en avant dans un élan irrésistible.
Les obus anti-chars sifflent au passage entre les deux voies ferrées Ouest de Chalon. Qu'importe ! Personne n'est touché.
Ils sont au centre de la ville. Ils se rabattent sur les lisières Nord, les atteignent.
II est près de 16 heures.
C'est la victoire, mais il faut l'achever ; il faut empêcher le boche de se rétablir. Le C.C.1 a désormais beau jeu : tout le 2ème Cuirassiers est là... Il est venu à la bataille de toute la vitesse de ses chenilles, dès qu'il a pu faire les pleins.
Les Sherman vont pouvoir donner.
Le 4ème Escadron s'engouffre, le premier, dans Chalon. Puis apparaît la tête du 2ème. A lui, la mission délicate. C'est lui qui réalisera là manœuvre hardie d'encerclement, décidée par le Colonel. Il faut qu'il passe, à son tour, par le Maupas, qu'il bondisse sur Champforgueil pour couper la retraite du boche, pour prendre Chalon à revers. Il importe d'agir vite... Et dire que le peloton Cattaneo est seul à être là ! Tant pis ! Les deux autres suivront au fur et à mesure de leur arrivée.
Les Sherman s'ébranlent derrière la jeep du Capitaine Fougère qui ramasse au passage un jeune garçon de 16 ans : il servira de guide. Taize...... Les Alouettes...... Le Maupas......
Le guide indique Champforgueil... Les balles sifflent et claquent.
Le Capitaine Fougère quitte sa jeep, monte dans son char "Duguesclin"... Il était temps...
Très vite, ce sont les lisières Nord-Ouest de Champforgueil.
Quel spectacle ! Des boches en pleine retraite sont partout. Surprise complète. Quelle panique !
Les cadavres s'amoncellent dans les rues, dans les champs...
Les Sherman, furieux, rugissent de toutes leurs armes ; implacables vengeurs, ils broient, écrasent.
Du "Duguesclin" embourbé dans un ruisseau, le Capitaine Fougère tire au colt les derniers fuyards.
Mais voici les pelotons Laporte et Moine qui viennent parfaire le nettoyage... car il y a encore des irréductibles qui ne veulent pas se rendre. Deux mitrailleuses se sont révélées derrière les chars entre le Maupas et Champforgueil, prenant à partie le peloton d'échelon de l'Escadron qui suivait les Sherman au plus près.
Les hommes du Lieutenant Monier sont obligés d'abandonner leurs véhicules "jeeps et camions" ; ils sont cloués au sol par des tirs précis, ainsi que les orienteurs de l'Etat-Major accourus à leur Secours avec le Maréchal-des-Logis Chef Risso, qui tombe, fauché par une rafale.
Comment prévenir le Régiment ? Comment alerter le Colonel ?
Malgré un feu violent, le Lieutenant Monier bondit dans sa jeep, il ira chercher lui-même les secours.
100 mètres à peine, et son conducteur le Cuirassier Canerie s'effondre, touché en pleine tête, puis c'est son ordonnance, le fidèle Dellick Lakdar, qui s'affaisse, blessé au bras. Il passe quand-même. Le Capitaine Fougère est enfin prévenu.
Le peloton Moine est là et c'est un jeu pour lui que de détruire les mitrailleuses ennemies, tandis que la nuit s'étend sur le terrain de combat.

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Vers Beaune
(Mercredi 6 Septembre 1944)

Le 6 Septembre à midi, le 2ème Cuirassiers quitte Chalon libérée, pour se porter en direction de Beaune. L'ennemi, battu la veille, semble s'être ressaisi. N'est-il pas question de résistance sérieuse sur tout le front au Nord de Chalon ? Il est vrai que l'enjeu de la bataille en cours est d'importance : le boche défend de son mieux les approches de cette voie ferrée Montceau-les-Mines - Beaune - Dijon par laquelle il poursuit hâtivement ses évacuations du Centre de la France. La mission du Régiment est simple :
" Atteindre Beaune dès que possible.
" 1er bond ; Demigny".
A Demigny, le cours de la Dheune barre toute la zone d'action du C.C.1. Il faudra sans doute combattre pour traverser cette rivière.... Combattre ? La probabilité n'est pas longue à se transformer en certitude... A peine en vue de Demigny, le Commandant Vallin, en avant-garde du C.C.1 avec une Compagnie de Zouaves et l'Escadron de T.D., voit se dresser devant lui un barrage d'artillerie et de minen.
" Halte ! " Les chars s'immobilisent le long de la route... Pas tous... Le 3ème Escadron double l'Etat-Major : il va prêter main
forte au Commandant Vallin. Voilà maintenant le roulement sourd des départs de nos 105. Puis des détonations rageuses... Ce sont les 75 des Sherman. Le 3ème Escadron est engagé... Engagement rapide... engagement brutal qui ouvre la brèche. Le flot des chars du 2me Cuirassiers déferle aussitôt par le pont conquis, se répand, bousculant tout sur son passage. Au centre, par la route directe de Beaune, le 3ème Escadron avec le Commandant Vallin, sur Bligny, à gauche, le Colonel avec le 2ème Escadron, par l'itinéraire Ebaty - Corcelles - Tailly ; au 1er de nettoyer définitivement la région Demigny - Mercueil ; le 4ème, parti par la droite depuis le début, est déjà devant Géanges.
Les Cuirassiers sont en plein cœur de la Bourgogne, contemplant avec respect les vignobles aux noms fameux : Çhassagne - Montrachet - Meursault - Pommard - Voinay... Les ceps, chargés de lourdes grappes, semblent esquisser un geste d'offrande, s'associant aux acclamations frénétiques dont retentissent les villages. Des bouteilles vénérables jaillissent comme par enchantement, changent de mains, disparaissent dans les engins.
Le 2ème Escadron traverse Ebaty... Il pénètre dans Corcelles.
Quel triomphe ! Comment croire encore à la guerre dans le délire de ce défilé glorieux !
Il serait plus prudent certes de se prémunir contre le boche qui guette encore peut-être, n'abandonnant la route trop découverte, en lançant les chars à travers les champs. Mais a-t-on le droit de saccager ces vignes ancestrales, ce trésor de la France ? Au diable la prudence ! Et pourtant la mort sournoise est là... Elle rôde, prête à frapper impitoyablement. Entre Corcelles et Tailly une vive canonnade anime soudain tout l'Escadron, se répercutant de Sherman en Sherman.
"Pourquoi ne tirez-vous donc pas !" s'écrie le conducteur du "Duguay-Trouin" à ses camarades de la tourelle, en arrêtant son char à Tailly. Le Sous-Lieutenant Cattaneo, Chef de Peloton et Chef de Char, le Brigadier Chef Petitbon, tireur, le Cuirassier Delaporte, chargeur, ne parleront plus jamais... Ils sont affaissés, à leurs postes de combat, dans leur tourelle percée de part en part par un obus de 88...
Les Sherman du 2ème Escadron, ont vu l'arme anti-chars. Défilant devant son repaire, près de la voie ferrée, à l'Est de Meursault, ils ont tous essuyé son feu, lui répondant aussitôt... Personne, pas même les survivants du "Duguay Trouin", n'a senti le passage de la Mort. La nuit tombe...
Le 2ème Cuirassiers est aux portes de Beaune qu'il attaquera demain.

Combat de Beaune
(7 Septembre 1944)


Le 3ème Escadron, Escadron de Boisredon, se réveille au petit jour à Bligny-sous-Beaune. La nuit a été pénible (nous avons pris position dans le village à 11 heures du soir) : les hommes ressentent dans tout leur corps l'épuisement de la poursuite effarante, menée depuis Marseille et de la résistance ennemie qui s'est raidie depuis trois jours. Il a plu : première pluie d'automne. Les hommes harassés se sont endormis aussitôt, à côté de leurs chars. Les Officiers les ont rejoints après un repas autour d'une table de paysans ; le Lieutenant Avenati s'est endormi la fourchette à la main, à trois reprises, au cours du dîner, et il a fallu l'ordre amicalement impératif de son Capitaine pour qu'il fasse l'effort d'avaler quelque chose. On se redresse, trempé, courbatu, après cette nuit abrégée encore par un tir à la mitrailleuse contre les ombres insaisissables d'une patrouille ennemie. On fait les pleins d'essence, on plie les couvertures, on arrime les paquetages, on vérifie les appareils radio. Prochain bond : Beaune, noyée dans les vignes, à trois kilomètres.
Le "Marengo", char du capitaine de Boisredon est, au milieu du village, le centre nerveux du Groupement du Commandant Vallin. De là viennent les nouvelles : la reconnaissance devant nous s'est heurtée à une pièce anti-chars et a perdu 2 A.M. à droite, progresse l'Escadron Ardisson, à gauche, un Escadron du 5ème R.C.A.
Ordre pour le Peloton Avenati : détruire en avançant en lisière du village, l'anti-chars signalé par la reconnaissance. Le Peloton s'ébranle au milieu des automoteurs d'Artillerie qui se mettent en position. Des ambulances descendent, des ravitaillements arrivent. Les Sherman disparaissent dans les petites rues du village, puis on les entend tirer en direction de Montigny.
Les Officiers attendent, autour du "Marengo" les communications radio du peloton engagé, un peu inquiets comme toujours. Chacun connaît pourtant la science et la souplesse du Peloton Avenati.
" Joseph ! Joseph ! Répondez ! "
Pas de réponse... puis: " Joseph est en reconnaissance "
Enfin la nouvelle : " La pièce est détruite"
C'est le tour du Peloton Barrai... Mission: progresser jusqu'aux lisières de Beaune avec une section d'Infanterie, puis ensuite, protéger celle-ci, en évitant de tirer sur la ville. Coup d'œil sur l'unique carte de l'Escadron. Réunion des Chefs de chars du peloton... Prise de contact avec le Chef de section d'Infanterie et " En avant, en colonne, volets fermés !" On dépasse les dernières maisons, les dernières haies de Bligny. Au delà, c'est l'inconnu qu'il faut découvrir et vaincre... Les Zouaves avancent tranquillement dans les fossés, à droite et à gauche... puis brusquement passent, tous, dans le fossé de gauche : le combat pour Beaune est engagé.
Les mitrailleuses ennemies tirent d'un bois qui, en avant et à droite de la route, borde la petite ville. Les chars stoppent, ripostent au canon et à la mitrailleuse.
L'Artillerie, en position derrière Bligny, s'en mêle. L'Infanterie progresse, parvient au pont sur la ligne de chemin de fer, s'en empare. Le pont est-il miné ? Rapide examen des spécialistes, l'Infanterie passe... Les chars passent.
Devant nous maintenant une vaste étendue de champs, de haies, de petits fourrés et, à deux kilomètres, l'objectif : une masse confuse de maisons. Un violent tir de mortiers nous encadre. Les chars tirent à droite sur les bois, à gauche sur les haies à flanc de coteau, sur un pont enjambant la voie ferrée. La radio parle : " Joseph, dois-je faire mon ravitaillement en essence ?
" Joseph, non ! restez où vous êtes, prêt à intervenir"
" Suzanne, j'ai passé le pont, je n'ai plus besoin du Génie"
" Suzanne, bravo pour le pont ! Attention à vous ! Pièce anti-chars signalée à mi-route !"
"Joseph, je vois des fusants. Est-ce qu'ils ne sont pas destinés à "Suzanne" ?
" Oui", répond à " Joseph" " Suzanne", le Sous-Lieutenant Barral, qui ne s'était rendu compte de rien, tout occupé avec un Zouave, grimpé sur la plage arrière, à régler, un tir sur une position de mortiers dans les coteaux de gauche.
Le 3ème Peloton, celui du Maréchal-des-Logis Chef Bourguignon (à la radio "Thérèse"), guidé par le Capitaine dans son char et le Commandant Vallin en jeep, rejoint le Peloton Barrai et se déploie. Le Capitaine de Boisredon, à pied, rejoint l' "Orléans II", le char du Sous-Lieutenant Barral :
" Déployez-vous à gauche de la route"
" Peloton Bourguignon, à droite de la route"
" En avant ! "
Le Sous-Lieutenant saisit le micro, mais un homme est là, grimpé sur le char :
" Mon Lieutenant, mon Lieutenant ! Le "Ste-Odile" est en panne !" (C'est le char de tête, celui du Maréchal-des-Logis Pellerin).
" Comment, en panne ?"
" On ne sait pas... Il ne part plus. II ne veut plus partir... Et qu'est-ce qu on prend ! J'ai cru que je n'arriverais pas..."
" Cela ne fait rien. On va attaquer. On va vous dépasser."
Le Sous-Lieutenant Barral sort du char une mitraillette avec trois chargeurs et les donne à l'homme venu désarmé pour faire plus vite. Cette mitraillette et un tas de ferraille, c'est tout ce qui devait rester bientôt de l'"Orléans II"... Mais il faut partir... L'"Orléans II" quitte la route vers la gauche, suivi de l'"Ouessant" char du Maréchal-des-Logis Poilvet, prêt à le protéger. D'ailleurs, d'après les renseignements d'habitants, seuls, quelques mortiers à l'entrée de la ville sont susceptibles de s'opposer à notre avancée.
Dans les chars, on ramène des munitions dans la tourelle, les chargeurs jettent les douilles usagées par les volets. Les Zouaves suivent la trace des chenilles, quelques obus traceurs ricochent. Le Capitaine de Boisredon suit pas à pas ses grands enfants :
" Thérèse, Thérèse, accélérez ! Vous avez du retard sur "Suzanne".
" Suzanne ! Pourquoi le "Ste-Odile" n'avance-t-il pas ? Est-il en panne ?"
" Thérèse ! Thérèse ! Surveillez le bois en avant à droite !"
Derrière nous, le Lieutenant Avenati suit le combat et se prépare à intervenir.
" Joseph à tous ses enfants : Préparez chacun un fumigène ! "
De haie en vigne, de vigne en haie, on avance dans le fracas assourdissant de toutes les armes.
" Suzanne ! Attention ! Vous avez devant vous un terrain de roseaux, contournez-le ."
Le Sous-Lieutenant Barral contourne ; toujours fidèlement suivi par ses Zouaves, dépasse l' "0léron" arrêté sur la route. Le Maréchal-des-Logis Chef Charon, Chef de char, lui fait signe au passage que quelque chose ne va pas...
L' "Orléans II" reprend l'axe, maintenant en tête, tire sur l'entrée de Beaune où quelque chose paraît bouger, sur des cabanes de jardiniers, sur les bosquets de la gauche. Soudain, à 300 mètres de la ville, le "Poitiers" flambe...
Il a reçu un coup de 88 dans les réservoirs... Les hommes dont les vêtements brûlent, sautent à terre, s'éteignent les uns les autres...
"Attention ! dit la voix du Capitaine, attention ! Je crois bien que nous sommes tombés dans un piège ! Attention ! Écartez-vous de la route ! Écartez-vous de la route !" Tout à coup l' "Orléans II" est traversé, à son tour, par un obus de 75 ou de 88, presque à bout portant... Il brûle...
Le Sous-Lieutenant Barral apparaît sur la plage arrière se laisse tomber sur l'herbe, s'y roule pour s'éteindre, puis traîne par les épaules son aide-conducteur Sempéré, affreusement brûlé, pour l'écarter du char dans lequel l'incendie fait rage, lui arrache ses vêtements à l'abri d'une haie... Le plus petit mouvement pour s'en écarter provoque une rafale de mitrailleuse... Plus de Zouaves en vue... Plus de chars... Il n'y a plus qu'à attendre sans bouger...
Le char ronfle, crépite, explose... Une heure se passe... Combien longue est cette heure ! Le fracas de la bataille s'éteint... De l'autre côté de la route, les Allemands poussent en avant leurs mitrailleuses... L'un d'eux avance vers Bligny... disparaît... revient... verra-t-il les deux blessés ? Non...
Fumée de quelques arrivées d'artillerie...
C'est le moment ! Ils sortent de la haie, gagnent un champ de maïs, puis de vignes en maïs, progressent lentement, reviennent vers nos lignes... Que d'épaves, hélas ! au passage... Le renseignement d'habitants s'est avéré faux ou plutôt périmé. Il n'y avait plus d'Allemands à Beaune hier soir, mais ils sont revenus. Ils ont mis en batterie huit canons anti-chars sur cette lisière de la ville. A notre droite, nos voisins ont été arrêtés avant nous, à notre gauche le Groupement ami n'est pas encore arrivé. Deux chars sont détruits. Leurs équipages sont tués ou blessés. Le "Provence" a reçu un obus dans le train de roulement et ne bouge plus que très lentement. L'"Oléron" a été percé. Il est immobilisé sur le terrain, son conducteur Ferbert, grièvement blessé. Le "Turenne" couvre le repli à pied des quelques membres de l'équipage encore valides. La rage au cœur et sous peine de faire casser tout son monde, le Capitaine, au moment où les chars de tête brûlent doit donner l'ordre de repli. Ce sera la première et la seule fois de toute la campagne... Son char, le "Turenne" est d'ailleurs particulièrement repéré, car, faisant preuve d'un magnifique courage, un motocycliste des Zouaves est venu lui apporter un ordre, bien en vue de l'ennemi. Les armes anti-chars s'acharnent sur la belle cible qui leur est offerte. Le tireur du "Turenne" les voit mais ne peut les combattre, son canon étant enrayé... Le conducteur feinte, zigzague, avance, recule, pendant que le repli s'effectue en marche arrière.
Le "Ste-Odile" est cependant toujours exposé aux coups du boche. Son équipage descend, l'amarre au char du Capitaine, qui lentement l'entraîne vers nos lignes. Mais les perforants et les fusants tombent drus. Ils coupent le câble d'amarrage, blessent le Maréchal-des-Logis Pellerin, Chef de char.
Le Sherman doit être momentanément laissé sur le terrain, dans un angle mort heureusement, et le Capitaine va organiser la position de repli prévue le long de la voie ferrée. Chars et Zouaves s'y embossent, appuyés par une Compagnie F.F.L, venue spontanément se mettre à notre disposition. Les Half-Tracks sanitaires n'arrivent toujours pas à déboucher, et nombreux sont hélas ! ceux qui manquent à l'appel... Notre Artillerie vient heureusement avec un tir fumigène, apporter une aide précieuse à ceux qui rampent vers nos lignes sous les obus et les balles. Nous voyons alors passer les blessés atrocement défigurés. Ils sont nus, pour la plupart, leurs vêtements ayant brûlé sur eux.
Il faut maintenant songer au "Ste-Odile", resté entre les lignes, car les boches risquent de le détruire, lui faisant subir le sort de l'"Oléron" qu'ils viennent d'achever. Le Lieutenant Butruille, le Maréchal-des-Logis Chef Bouyer et quelques hommes du Peloton d'Echelon repartent avec le "Turenne". Violemment pris à partie, ils réussissent néanmoins à mener à bien leur entreprise. Nos pertes ont été rudes certes, mais les boches ont sans doute senti qu'ils n'avaient pas à faire à des hommes habitués à rester sur un échec. Aussi profitent-ils de la nuit pour s'enfuir, non sans laisser des épaves sur le terrain, dont un canon de 88 détruit. C'est dans une atmosphère d'allégresse et de triomphe que le Groupement Vallin pénètre, le 8 Septembre au petit jour, dans Beaune en liesse qui fête ses libérateurs victorieux.

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L'Apothéose de Dijon
(9-11 Septembre 1944)


Fidèle à la tradition désormais établie, le 2ème Cuirassiers ne s'attardera pas à Beaune. Le 9 Septembre, à 13 heures, le 1er Escadron quitte la ville, avec le Groupement Vallin pour se porter sur Nuits-St.Georges. Il est suivi de près par le Groupement Letang, comprenant le 4ème Escadron. Un peu plus tard, à 16 heures 30, c'est le tour du Groupement Durosoy dont font partie l'Etat-Major du Régiment et les 2ème et 3ème Escadrons. Traversant Serrigny puis Argily, il s enfonce sous les hautes futaies de la forêt de Cîteaux et atteint, sans combat, St-Nicolas-les-Citeaux où il s'installe pour la nuit qui commence à tomber. L'ennemi est signalé tout près, à Villebichot, et au carrefour des Citeaux. Nos patrouilles en prennent le contact, canonnent ses positions : il faut malheureusement en rester là à cause de l'heure tardive. St.Nicolas, lui-même, n'a été évacué que tout récemment comme le témoignent les cadavres des retardataires de la Wehrmacht, surpris par la reconnaissance. Nuit calme dans le petit village noyé dans la forêt. Le boche est très discret... Trop discret même, car au petit jour, il n'y a plus personne à Villebichot ; seuls les moines occupent paisiblement l'Abbaye de Cîteaux, que les Allemands avaient pourtant tenté de transformer en forteresse.
Un moine délégué par le père Abbé, se présente au Colonel : une collation a été servie à l'Abbaye... Les Cuirassiers sont impatiemment attendus... Il faut malheureusement décliner cette invitation pourtant si tentante. Quel dommage cependant de ne pas pouvoir contempler toutes ces robes blanches, sorties tout a fait exceptionnellement de l'Abbaye !
Mais le 2ème Cuirassiers doit se hâter... éternel esclavage du temps qui le pousse de nouveau en avant, traverse Villebichot, St-Bernard, Epernay, Broindon, Barges.
Aucune opposition. Seuls quelques barrages d'arbres bien vite enlevés. Saulon, objectif de la journée est rapidement atteint. Le Groupement est aux portes de Dijon, ce Dijon qu'on attaquera sans doute demain... L'ennemi vaincu n'attend cependant pas l'assaut impitoyable qui a été prévu. Mettant de nouveau à profit la nuit pour s'échapper, il abandonne la capitale de la Bourgogne, sans accepter le combat dont l'issue ne lui était sans doute pas douteuse...
Le bruit s'en répand aussitôt et les lourds Sherman déjà prêts à rugir, s'ébranlent paisiblement vers la ville. Fenay, Chevigny... Longvic avec son aérodrome bouleversé par les bombes... Dijon enfin...
Quel spectacle ! Spectacle grandiose, spectacle pathétique... Le Régiment est subitement noyé dans une foule immense, une foule ivre de joie, une foule qui ne sait comment manifester son enthousiasme. Tout Dijon est dans la rue. Tout Dijon est venu recevoir ses libérateurs. Tout Dijon cherche par tous les moyens à leur manifester sa reconnaissance. Dès les extrêmes faubourgs de la ville, les ouvriers d'une entreprise de travaux publics, aux ordres d'un contremaître, se dépensent fébrilement à aménager le gué qui permettra aux Sherman de franchir l'Ouche aux ponts sautés. Pains d'épice, bouteilles de Bourgogne, paquets de cigarettes et de tabac pleuvent sur les chars, sur les Half-Tracks. Comment ne pas ressentir une émotion intense devant le geste si généreux de tout un peuple qui donnant tout ce qui lui fait défaut, a voulu matérialiser l'élan de son cœur vers ses frères venus d'Afrique !
Tout véhicule arrêté est immédiatement assailli par une véritable grappe humaine. Tout homme descendu à terre est happé par cent bras, sa combinaison tournoie parmi les vestons civils, les robes claires d'été, disparaît au centre de l'essaim formé autour de lui. Nul ne peut dire comment le Régiment parvint à traverser la ville, atteignant ses faubourgs Nord.
Le temps de compléter les pleins d'essence, de prendre un repas hâtif et le 2ème Cuirassiers devra quitter la belle cité Bourguignonne. Son futur objectif lui est déjà fixé : la route de Langres s'ouvre devant lui... Seul le 3ème Escadron, envié de tous, reste provisoirement à Dijon pour participer à la grande revue de la Libération.
Le 11 Septembre au soir, le Groupement Durosoy cantonne dans la région d'Is-sur-Tille.
L'Etat-Major du Régiment s'installe à Lux.

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Comment les Cuirassiers prennent les Forteresses
Libération de Langres
(13 Septembre 1944)


Le 12 Septembre, à 16 heures 30, retardé une fois de plus par le ravitaillement en essence qu'il faut aller chercher de plus en plus loin, le C.C.1 quitte sa zone de stationnement pour se porter vers Langres. Le Groupement Durosoy qui comprend les 1er et 2ème Escadrons, la Compagnie Guinard du 3ème Zouaves, une Section de la 2ème Compagnie du 88me Bataillon du Génie et deux pelotons de T.D. du 9me R.C.A., est en tête. Le 4ème Escadron suit immédiatement avec le Groupement Letang. Rien à signaler jusqu'à Prauthoy. Les Sherman poussent allègrement sur la Nationale 74, route directe de Dijon à Langres. A 17 heures 20 pourtant, le Groupement reçoit un message radio qui fait battre les cœurs :
" L'aviation alliée a signalé, cet après-midi, véhicules et engins avec insignes américains sur la route Neufchâteau-Langres. Prenez toutes mesures utiles pour éviter des méprises...
Voilà donc près d'être réalisée la jonction historique qui enfermera définitivement dans une immense nasse tous les boches attardés dans le centre de la France !... Arrêt à Prauthoy... Dommarien, village situé à quelques 4 ou 5 kilomètres plus à l'Est serait encore occupé par l'ennemi... L'Escadron Fougère manœuvre aussitôt... Le peloton Laporte se met en place sur les hauteurs Est de Prauthoy pour battre les lisières de Dommarien pendant que son Capitaine, avec les deux autres pelotons et les Zouaves du Capitaine Guinard, fait un vaste mouvement tournant par Isomes et Choilley, pour prendre le boche à revers.
Pas de chance ! Le Fritz s'enfuit sans attendre le choc. Le Capitaine Fougère ne peut que canonner ses colonnes en retraite, gêné par la destruction des ponts sur le canal de la Marne à la Saône et par la nuit qui tombe. Puis on repart et on atteint Longeau qui a été occupé par le 2ème Spahis, régiment de reconnaissance chargé d'éclairer le C.C.1.
A 22 heures, grand conseil de guerre à Longeau, au P.C. du 2ème Cuirassiers. Y assistent le Général du Vigier en personne, le Général Sudre, le Lieutenant-Colonel Durosoy, Le Lieutenant-Colonel Lecocq, commandant le 2ème Spahis, le Colonel de Grouchy, représentant des F.F.I. régionaux, le Commandant d'Astier des "Commandos de France". On examine la situation : la résistance ennemie s'est raidie cet après-midi ; le 2ème Spahis est arrêté à Bourg. On se sépare après avoir mis au point les lignes générales de l'opération décidée pour le lendemain matin :
le Groupement Durosoy attaquera en suivant la route Nationale 74, pendant que le Groupement Letang débordera l'objectif par l'Est.
Le 13 Septembre, dès le lever du jour, les Spahis débouchent de Bourg, montent sur le plateau, déferlent vers Saint-Geosmes, stimulés par l'appel des tours de la cathédrale de Langres qui se profilent dans le lointain sur le fond grisâtre d'un ciel de Septembre. Le Colonel suit au plus près l'attaque, prêt à jeter dans la balance la fougue hardie des chars légers du Capitaine du Boispean, intervention qui se révèle bientôt indispensable, car le feu ennemi s'est intensifié et bloque les Spahis. Le 1er Escadron est aussitôt lâché. Mission : déborder largement Saint-Geosmes en agissant de part et d'autre de la route Nationale. Manœuvre rapide menée par les pelotons Martin et Zeisser...
L'ennemi est pris à revers... Sa défense s'effondre. Tout est terminé à 9 heures. Trente prisonniers, une pièce de 105 et un mortier de 210 sont restés entre nos mains. Saint-Geosmes conquis offre un magnifique observatoire sur tout le terrain de combat. Au centre, émergeant d'épaisses broussailles, parsemées de grands arbres, se dresse la masse abrupte de la vieille forteresse de Vauban. Excellentes vues à l'Est, s'étendant bien au delà du canal de la Marne à la Saône, sur une plaine faiblement ondulée. A l'Ouest, par contre, le terrain raviné et coupé se prête parfaitement à la manœuvre, à l'infiltration. C'est là que le Colonel a décidé d'agir avant même la chute de Saint-Geosmes, y lançant la presque totalité de ses moyens : l'Escadron Fougère, la Compagnie Guinard, le peloton de Tanks-destroyers Feller. Le Capitaine Fougère devra déborder la place soit en la contournant au plus près, par le ravin qui borde la ville, soit en poussant plus à l'Ouest par Noidant, Vieux Moulins et Perrancey.
Cependant les Spahis ont dépassé St-Geosmes. Ils avancent vers Langres, se mettent en mesure d'affronter l'imposant obstacle qui leur barre la route. Il est impossible de trouver un créneau pour le 1er Escadron sur cet axe étroit de la Nationale 74. Mais n'y a-t-il pas mieux à faire ailleurs ?... A 9 heures 30, ordre au Capitaine du Boispean de déborder Langres par l'Est, par Corlée, de se saisir du pont de Peigney, sur le canal, et d'opérer la liaison avec le détachement Fougère, au Nord de la ville, réalisant ainsi son encerclement. A 11 heures les Spahis attaquent. Leur assaut vient se briser contre les défenses redoutables de la citadelle. Le boche est solidement installé dans les casemates et les superstructures. Bien abrité, il tient sous un feu violent d'armes automatiques et de grenades à fusil le profond fossé qui entoure la forteresse. La porte donnant sur la Nationale 74 est barricadée et murée. Un canon de 105 prend la route d'enfilade.
Est-ce l'échec ? Non... Un deuxième assaut va être donné à 15 heures... Par ailleurs, combien sont déjà riches de promesses les premiers résultats de la manœuvre en cours.
Fractionnant son détachement, le Capitaine Fougère a lancé sur Noidant le Lieutenant Bley du 3ème Zouaves avec sa section et le peloton Moine. Il conduira lui-même, le peloton Laporte, la section Lhopitaux et le peloton Feller, par un itinéraire plus proche de la ville. Le Capitaine Guinard le suivra avec le reste du détachement ; c'est lui qui sera chargé d'un nettoyage éventuel. A 10 heures, le Lieutenant Bley débouche de Noidant, traverse Vieux-Moulins, atteint Perrancey.
"Mon premier est papa, dit la radio, mon second n'est pas frais..." Charade un peu simpliste, témoignant de l'extraordinaire entrain et de la magnifique bonne humeur de cette opération menée par le Régiment...
Le Capitaine Fougère s'est cependant engagé sur la route stratégique qui contourne Langres, guidé par un civil, Monsieur Beaussant. Il longe la citadelle qui s'étend à ses pieds, tel un château de sable monstrueux.
Cette caserne est pleine de boches..." dit le guide.
L'objectif est très tentant... Ordre bref à la radio... Les Sherman s'arrêtent... Leurs tourelles tournent ...quelques salves... puis on repart...
A midi, le carrefour Nord de Langres, celui des routes de Neufchâteau et de Chaumont, est atteint. L'ennemi est au trois-quarts encerclé ; il ne lui reste plus qu'une issue, celle de l'Est.
Mais n'y a-t-il pas lieu de parfaire les résultats acquis ? La région est encore infestée de petits détachements boches ; une batterie est signalée au Fort de la Pointe ; il y en aurait une autre et de l'Infanterie à Humes, à 6 kilomètres de là.
Vite un radio au Colonel !...
...C'est d'accord !...
L'opération est confiée par le Capitaine Fougère au Capitaine Guinard. Il disposera des éléments commandés jusque là par le Lieutenant Bley, plus le peloton Feller. Resté, lui-même, à la garde du carrefour, il cherche à améliorer sa position, car il est indispensable qu'il se dégage de cette cuvette qui le met complètement à l'écart de la bataille toute proche. Son regard se pose sur une sorte de piton qui meuble l'angle formé par les routes de Chaumont et de Neufchâteau...
"C'est Notre-Dame-de-la-Délivrance" lui dit-on...
Quel nom prédestiné. Mais qui saura y conduire les Sherman ?
Monsieur Lieger s'offre spontanément. A 13 heures, alors que le Capitaine Guinard règle leur compte aux boches de Humes, les chars du Capitaine Fougère ont gravi la pente abrupte. Ils dominent de nouveau Langres et la plaine qui s'étend vers le Nord et l'Est. Ils sont bien payés de leur effort : les routes fourmillent de convois allemands en retraite... La voix des Sherman retentit furieuse, implacable... Des camions brûlent... Des fourgons sautent....
" Loiliot ! Vous brûlez, Loiliot. Ne voyez-vous pas que votre char brûle ! " Dans l'ivresse du combat, le Maréchal-des-Logis Chef Loiliot ne s'était rendu compte de rien... Il bondit, en entendant à la radio la voix de son chef, pour éteindre le" Jourdan" brûlant comme au jour de Notre-Dame-de-la-Garde, brûlant pour la deuxième fois...
Brave " Jourdan" qui portera en fin de journée soixante-huit impacts d'armes anti-chars !...
A droite, les chars légers du Capitaine du Boispean n'ont pas perdu non plus leur temps. A 11 heures, dépassant Corlée, ils sont exactement à l'Est de la ville, à l'intersection de la route de Vesoul et du canal de la Marne à la Saône.
A 13 heures, le pont de Peigney est atteint. Le pont est intact ! Quelle chance. " Mais, attention, disent les habitants aux Cuirassiers, tout a été préparé pour le faire sauter. Onze pionniers chargés de cette mission, sont à proximité".
Soudain, poussière sur la route... un motocycliste surgit, voit brusquement les chars, saute de sa machine, s'enfuit dans les jardins... C'est un boche ! C'est l'estafette chargée d'alerter les pionniers... Mais où sont donc ces pionniers introuvables ? Ils sont découverts par le Lieutenant Henriot. Parcourant le secteur, il entre dans une cour de ferme, pénètre dans la maison... Là ... Quelle surprise... Quatre boches sont attablés, jouant aux cartes, entourés par une dizaine de camarades armés, aussi absorbés par la partie en cours que les joueurs... " Haut les mains ! " Stupéfaits, les boches se dressent, voient le canon menaçant de la mitraillette, se rendent... La liaison est prise à la gare de Langres avec un char du 2ème Escadron. Les chars légers patrouillent à l'Est, au Nord-Est, s'approchent des portes de Peigney et de Vesoul... Aucune réaction de l'ennemi... Mais que faire sans Infanterie et sans Génie ? Les petits canons de 37 ne se sentent pas capables de faire sauter les murs épais qui barricadent les ouvertures des remparts de la ville...
Dérouté, à la suite d'une demande radio du Colonel, le Groupement Letang a abandonné sa direction primitive et s'est rabattu, lui aussi, sur Langres. A 13 heures, le 4me Escadron, l'Escadron Ardisson, est à Corlée, mesurant avec surprise l'impressionnant à pic des murailles de la citadelle. Il a ordre de rester sur place pendant que les Zouaves progressent à travers champs vers la ville. C'est ainsi qu'il assiste, à 13 heures 30, au déluge de feu et d'acier qui s'abat sur la forteresse ; c'est la préparation précédant le deuxième assaut des Spahis. Préparation violente s'il en fut... Cinq cents coups de canon de 105... Plusieurs centaines de coups de mortiers... Pendant plus d'une heure, les automoteurs du 1er groupe du 68me Régiment d'Artillerie et les mortiers de l'Adjudant Thuny déversent leurs projectiles, couvrant de poussière et de fumée le repaire du boche... Puis les chars légers du 2ème Spahis bondissent en avant, battant les superstructures de la forteresse. C'est l'assaut... assaut vain encore une fois, hélas. Spahis, parachutistes américains, maquisards qui ont tenu à prendre part, eux aussi, à la fête, tous sont cloués au sol par l'implacable tir de l'ennemi... Tentant un suprême effort, le Capitaine Beaudoin du 2ème Spahis surgit dans un magnifique élan, suivi de l'Adjudant-Chef Faizentieux de la 2ème Compagnie du 88ème Génie... Il va essayer de faire sauter la porte de la citadelle... Quelques pas... et il s'effondre, fauché par une rafale de mitraillette... L'Adjudant-Chef Faizentieux le relève et le ramène sous le feu. Il est 15 heures 30.
Le Lieutenant-Colonel Lecoq rend compte au Général du Vigier, arrivé sur le terrain de combat, de ce qu'il est contraint de renoncer à l'opération.
Le Colonel Durosoy reçoit alors l'ordre de prendre sous son commandement tous les éléments du C.C.1 présents...
Les Cuirassiers sont en place...
Les Cuirassiers vont donner...
A 13 heures 45, un message radio du Colonel a prescrit au Capitaine Fougère de regrouper son détachement, d'aborder une porte de la ville et de la faire sauter à coups de canon...
Le regroupement prévu demande du temps ; il faut attendre l'issue de l'opération de nettoyage entreprise à Humes.
Le Capitaine Fougère profite des délais qui lui sont imposés par sa situation pour prendre la liaison téléphonique avec le Capitaine F.F.I. Henri, prêt à agir à l'intérieur de la ville.
Le Capitaine Ardisson, de son côté, bout d'impatience. A 15 heures, n'y tenant plus, il décide de pousser en jeep jusqu'à la porte de Langres, donnant sur la route de Vesoul. Il est suivi par l'Aspirant Virpt, le Lieutenant de Tinguy, officier d'échelon de l'Escadron, et le Capitaine Petitclerc, Commandant la 1ère Batterie du 68ème R.A.
Les Jeeps débouchent de Corlée, filent à travers champs, rejoignent la Nationale 19, route de Vesoul, y trouvent, arrêtés, les chars du peloton Gérard. La route est, en effet, coupée par un fossé sur la moitié de sa largeur ; il est à craindre que l'autre moitié ne soit minée. Des coups de feu isolés partent des remparts... des balles sifflent... Le Lieutenant de Tinguy et l'Aspirant Virot rampent, examinent le sol. ... Pas de mines... " En avant !"
Les Jeeps arrivent à la première porte de la ville. Les Zouaves sont là... la section Godard vient de surgir à pied, des couverts, précédée par le Capitaine Le Morillon.
A 15 heures 30, le Capitaine Ardisson, toujours suivi par ses camarades, passe la deuxième porte. Ils sont rejoints par le Lieutenant Bonvillain, Officier de transmissions du C.C.l. A leur suite, les Zouaves s'engouffrent dans Langres... puis ce sont les chars... Nettoyage à la grenade....Fracas des rafales de mitraillette...
Un homme se dresse soudain devant le Capitaine Ardisson. Le Capitaine de Pompiers, chef F.F.I., vient le renseigner...
L'Etat-Major de la garnison serait dans une tour fortifiée, près de la Place Bel-Air...
" En avant !" La lourde masse du "St-Raphaël" progresse vers la tour. Ses chenilles broient le macadam...
Quatre obus coups de semonce... puis le Capitaine Ardisson se porte en avant, somme les boches de se rendre…
"Attention" dit un civil, " il y a une autre porte de l'autre côté... Ils peuvent s'enfuir..."
Le Capitaine Ardisson bondit... Trouve la porte entr'ouverte...
" En arrière !"... lui crie le Maréchal-des-Logis Navarro.
Il était temps. Une grenade lourde fend l'air, éclate dans un fracas assourdissant...
Mais le "St-Raphaël" a suivi. Il se remet en batterie. Inutile. Un drapeau blanc flotte sur la tour.
Deux Commandants, deux Capitaines, un Lieutenant apparaissent successivement, les bras levés.
Mais l'affaire n'est pas terminée ; le combat fait rage toujours, tout près, dans la direction de la citadelle, pendant que les cloches des églises sonnent à toute volée, annonçant la libération toute proche... Il s'agit de convaincre les officiers prisonniers de persuader leurs camarades qui résistent encore, de mettre bas les armes... C'est fait... Un Hauptmann négociera leur reddition... On le conduit bien vite au Capitaine Fougère qui s'emploie à régler la question à coups de canon.
Ce n'est qu'à 15 heures 30 que le Capitaine Fougère se trouve en mesure d'agir, ayant récupéré le détachement Guinard. L'expédition d'Humés a été fructueuse ; elle nous a valu une vingtaine de prisonniers ; de nombreux cadavres boches sont restés sur le terrain ; une batterie de D.C.A. a été mise hors de combat. Mais ce n'était qu'un intermède ; il importe maintenant de trouver un moyen de pénétrer dans Langres.
Le Capitaine Fougère se hâte d'envoyer une patrouille à pied pour reconnaître les portes Nord et Ouest. Un Adjudant-chef F.F.I. servira de guide... Le Chef d'Escadrons de Maison Rouge l'accompagne...
Vive fusillade... Fausse alerte. La patrouille revient : pas de boches... ils se seraient tous retirés dans la citadelle...
L'itinéraire à suivre a été reconnu... "Allô ! Isidore..." le Colonel s'impatiente à la radio... Sa voix est couverte par le son des cloches... Il est 16 heures.
Les Sherman s'ébranlent, gravissent une longue côte, longent les remparts, accèdent à une porte, la franchissent.
La ville est déjà pavoisée. Des acclamations... des fleurs... un char qu'on croise ; le 4ème Escadron est donc déjà là...
Le "Dupleix" est en tête, suivi du "Davout". Puis c'est le "Desaix" et le Capitaine Fougère à bord du "Dunois "...
Les Zouaves de la section Lhopitaux se dressent, la mitraillette à la main, sur les plages arrières des chars...
Un boulevard... une place... un autre boulevard... soudain virage... Le "Dupleix" s'y engage... un pont... des murs massifs... le char emporté par son élan foule le pont d'accès à la porte Nord de la citadelle... Un fantassin boche, un fusil à la main, est rentré précipitamment par la porte murée aux trois-quarts... lueur métallique dans la demi obscurité du porche... à peine le temps de réaliser que c'est la bouche d'un canon de fort calibre... char et canon de 105 tirent ensemble... Puis deuxième coup de canon, trop court, couvrant le pont d'une épaisse fumée noire...
Les Zouaves ont bondi du char dans le fossé. Ils tirent sur la porte... Le tireur du "Dupleix", le Cuirassier Bert, tire lui aussi, à coups redoublés tandis que des superstructures, crépite un feu intense de mitrailleuses. " En arrière !" crie cependant à son conducteur le Maréchal-des-Logis Guermont, chef de char. Le "Dupleix" trop avancé, est surplombé par les remparts. Il faut lui donner du champ...
Le char recule et son équipage étonné voit sa chenille droite se dérouler sur le sol... Le premier coup de 105 boche a porté. N'écoutant que son courage, le Maréchal-des-Logis Guermont saute à terre et, sous le feu, à 20 mètres de l'ennemi, guide le "Dupleix" comme à la parade, le serre au plus près du talus, le fait virer vers la droite malgré sa chenille coupée. Désormais bien placé, le char reprend sa place dans le combat.
Derrière lui, à 50 mètres, le "Davout" qui s'est arrêté dès le premier coup de canon. Le "Desaix" a dégagé dans les arbres, à droite. Le "Dunois" est en bonne position derrière le "Davout".
C'est alors qu'apparaît le Hauptmann parlementaire.
" Explique-lui, crie le Capitaine Fougère au Maréchal-des-Logis Guermont qui sert d'interprète, que je leur donne un quart d'heure pour se rendre. Après, je rentre et je massacre tout..."
Le feu s'arrête à la vue de l'officier ennemi porteur du drapeau blanc. Il pénètre dans la forteresse... Dix minutes d'attente... Le parlementaire ressort accompagné par un capitaine d'artillerie. Même ultimatum...
"Nous serait-il permis de sortir en rangs et en armes ?"
" Oui, mais que ce soit rapide ! "
Une demi-heure à peine, et une longue colonne franchit le porche, défile devant les chars, se dirige vers l'endroit prévu pour son désarmement. Après l'Infanterie, ce sont les canons, puis les fourgons avec leurs chevaux. Dix officiers, trois cent gradés et hommes, trois pièces de 105, dont deux intactes, des mitrailleuses, des armes anti-chars, un matériel considérable, tel est le tableau de chasse du 2ème Cuirassiers. Il est 18 heures, le Général Sudre, Commandant le C.C.1 et le Colonel Durosoy assistent à la reddition de la garnison. Les rues de Langres fourmillent d'une foule enthousiaste... Mais se rend-elle bien compte de l'exploit unique auquel elle vient d'assister ?

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La fin des beaux jours
Vers l'Epreuve des Vosges
(14-22 Septembre 1944)


Le 14 Septembre, à 7 heures, le 2ème Cuirassiers quitte le théâtre de ses exploits de la veille pour se porter dans la région de Plesnoy-Marcilly. II pleut... Les chars creusent profondément de leurs chenilles les mauvais chemins détrempés qu'ils ont été obligés d'emprunter pour éviter les ponts sautés sur le canal de la Marne à la Saône. Les roues des Jeeps font jaillir, des ornières, des flots de boue noirâtre. Les véhicules dérapent, se redressent, tandis que les chefs de char, à la tourelle, courbent le buste pour éviter le choc humide des branches jaunies par l'automne.
Quelques villages bien vite traversés, villages austères que leurs rues mal pavées et leurs tas de fumiers rendent si semblables à ceux de Lorraine. C'est bientôt Plesnoy, l'objectif de la journée.

Le lendemain, 15 Septembre, à midi, ordre de se porter en direction de Jussey. Il s'agit de se saisir des ponts sur la Mance et la Saône.
A 14 heures, le Régiment en route traverse successivement Arbigny, Bize, Laferte, Pisseloup et Barges, précédé par l'Escadron André dont les messages radio signalent à chaque village, que la voie est libre. A Blondefontaine cependant, alerte : Cendrecourt est occupé par l'ennemi. Jussey est libre mais le pont sur la Mance est sauté.
Le Colonel décide aussitôt d'entreprendre une manœuvre pour chasser le boche de Cendrecourt dont la possession est indispensable pour protéger la construction du pont de Jussey. La Compagnie Guinard passera la Mance et le canal à pied, à Betaucourt, pour se rabattre sur Cendrecourt. Son mouvement sera protégé par l'Escadron Fougère, en position sur la crête entre Betaucourt et Raincourt et prêt à ouvrir le feu sur les lisières Nord de Cendrecourt.
De la crête dominant l'objectif, le Colonel suit à la jumelle la progression des Zouaves. Aucune réaction de l'ennemi...
L'Infanterie avance, aborde le village, y pénètre... " Pas de boches... Ils se sont enfuis, abandonnant Cendrecourt sans combat. Le mouvement reprend et c'est l'entrée triomphale dans Jussey pavoisé. Le lendemain, 16, le 2ème Cuirassiers est de nouveau en panne d'essence... Les réservoirs de ses chars légers en contiennent cependant suffisamment pour leur permettre de se livrer à une passionnante chasse à l'homme dans les bois situés au Sud de Jussey. En effet, dès le 16 au matin, les habitants ont signalé des groupes de boches se livrant au pillage des fermes de la région. Excellent passe-temps que de capturer ces pillards.
L'affaire se révèle cependant encore plus intéressante qu'elle n'avait parue de prime abord. N'apprend-t-on pas que de nombreux officiers, et même un Général, figurent dans les rangs des maraudeurs... Puis, renseignement plus précis, qui décuple l'ardeur des chasseurs, c'est la découverte de l'identité du fameux général... Il s'agit, en effet, du dénommé Von Brodowski, le responsable de l'affreux massacre d'Oradour-sur-Glane. Les documents de son Etat-Major, saisis le même jour permettront d'établir indiscutablement sa culpabilité. Le soir, 100 prisonniers dont un Colonel et sept officiers, figurent au tableau de chasse du 1er Escadron. 50 autres dont également un Colonel, ont été capturés par le 4ème Escadron. Quel spectacle que l'arrivée de ces Messieurs, sales, déguenillés, tombant de fatigue. Où donc est passée la morgue de ce Colonel, chef d'Etat-Major du Général Von Brodowski, effondré dans une brouette, poussée par son ordonnance ? Seul, le Général est resté introuvable...
"Il a de bonnes bottes..." disent ses Officiers beaucoup moins bien pourvus...
Le Général n'alla pas cependant bien loin. Echappant de justesse au 2ème Cuirassiers, il fut recueilli par le 2ème Spahis. Les 17 et 18 Septembre, le Régiment est toujours à Jussey. Jamais encore depuis le débarquement, il ne lui est arrivé de rester aussi longtemps inactif, de séjourner aussi longtemps dans une même localité... Que se passe-t-il donc ? Les temps si proches encore où l'on franchissait allègrement chaque jour, de grande ville en grande ville, ses 50 ou ses 100 kilomètres, sont-ils donc révolus ? Chaque jour exigeait alors sa nouvelle carte Michelin. Le dernier ordre d'opérations reçu de l'Etat-Major du C.C.1 fait état des " résistances ennemies qui se révèlent plus sérieuses à mesure que l'on se rapproche de la Trouée de Belfort". Il fait allusion à un mouvement de chassé-croisé qui doit amener le 6ème Corps d'Armée Américain, de la droite de l'Armée Française à sa gauche... Le boche est-il devenu coriace au point que la situation exige une pause ? La belle poursuite que l'on vient de vivre depuis plus d'un mois est-elle donc terminée ? Et ceci avant d'avoir libéré l'Alsace, avant d'avoir atteint le, Rhin... Il pleut toujours... Il commence à faire froid... C'est vraiment la fin des beaux jours...
Le 19 Septembre, à 14 heures, le Régiment s'ébranle enfin en direction de Lure. Étape sans intérêt par Port-sur-Saône et Vesoul, à travers un territoire libéré depuis plusieurs jours déjà, puis installation laborieuse dans de tout petits villages. La Creuse, situé à quelques 12 kilomètres à l'Ouest de Lure, échoit au P.C. du Colonel. Pas de mouvement, de nouveau, le 20 Septembre, les réservoirs des chars sont encore à sec...
Le lendemain, 21, ordre de se porter sur Lure.
Toutes ces petites étapes sentent affreusement la stabilisation du front. Ne se bat-on pas à quelques kilomètres seulement de Lure sans arriver à réaliser ces avances spectaculaires auxquelles le 2ème Cuirassiers a été habitué depuis le débarquement ?
L'ordre d'opérations de la Division, du 21 Septembre, adressé aux Zouaves engagés à pied, ne prévoit d'ailleurs que des objectifs très limités, situés à deux ou trois kilomètres seulement des positions tenues.
Le 22 Septembre, le peloton de mortiers du Régiment est mis à la disposition du 3ème Zouaves à Melisey.
Toujours la même stagnation le 23... Le 24, du nouveau... Le C.C. a quitté Lure pour se porter en direction de Faucogney d'où il devra être prêt à déboucher ultérieurement vers le Thillot... Pourquoi le Thillot ? C'est un carrefour important certes, mais n'y est-on pas nez à nez avec la barrière difficilement franchissable de la crête des Vosges ?
Une toute petite étape amène le 2ème Cuirassiers dans la région de Lantenot où s'installe le P.C. du Colonel. On y passe la pluvieuse journée du 25 Septembre. C'est dans la nuit du 25 au 26 que le Régiment reçoit l'ordre qui va fixer son sort pour de si longues semaines. Un groupement doit être constitué aux ordres du Commandant de Laprade.
Ce groupement comprendra une Compagnie du 3ème Zouaves, un Escadron de chars moyens (ce sera l'Escadron Ardisson), le peloton de mortiers du 2ème Cuirassiers, une section de Génie (section Paro). Sa mission est de relever les éléments de la 3ème Division d'Infanterie Américaine sur l'axe Corravillers - Château-Lambert et de barrer la route, face à l'Est à hauteur du méridien 27, à l'aplomb de Ferdrupt.
Qui aurait pu prévoir vers quels destins cet ordre entraînerait le Régiment...
Groupement de Laprade... Il portera bien peu de temps hélas ! le nom de son chef...
Méridien 27 ? Personne ne connaissait alors le nom désormais gravé en lettres de sang dans les fastes du 2ème Cuirassiers,

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BOIS-LE-PRINCE


"Bois-le-Prince"... Tristesse... Désolation... Deuil... Mort...
Chef d'Escadrons de Laprade, votre ombre hante-t-elle ces lieux désolés ? .
Sous-bois humides... Crêtes des Vosges noyées dans les brouillards... Chant monotone de la pluie dans les branches...
Quinze fois, un jour pâle s'est levé sur notre espérance, quinze fois le crépuscule a couvert notre désespérance...
Journées de combat... Nuits sans sommeil... Obscurité peuplée d'éclairs...
Silence immense des bois... puis claquement sec d'une détonation à l'écho mille fois répété... bruit sourd d'une explosion... Face à nous, tel un monstre aux membres sans cesse renouvelés, le Régiment du Bodensee défend âprement Château-Lambert. Hauts-de-la-Parère... Le Hetraye... Noirs-Etangs... Mont-de-Breucheux... noms romantiques, noms sanglants de durs combats...
La mort dont le souffle frôle à chaque instant... la mort qui rôde impitoyable, frappant sans relâche...
Cette désolation a affermi cependant notre résolution, l'âpreté de la lutte, notre espérance.
Bois-le-Prince, le sang des nôtres a fait de toi une source d'eau vive. Nous y avons puisé, la volonté, la force et la dureté qui nous ont permis de vaincre.

Le premier choc
(26-27 Septembre 1944)


Le 26 Septembre, à 6 heures, le Groupement de Laprade quitte Lantenot. Il traverse Faucogney, monte vers Corravillers, gravit les lacets conduisant au col des Fourches et, tournant à droite, s'engage sur la route, dite stratégique du Fort de Château-Lambert.
Le temps est affreux. Au fur et à mesure de l'ascension, à la pluie fine du départ succède un brouillard de plus en plus opaque. Il est impossible d'avancer autrement qu'au pas sur l'étroit chemin de terre bourbeux et défoncé, baptisé pompeusement "route stratégique" ; toute fausse manœuvre conduirait inévitablement à un enlisement, le chemin étant bordé, d'après le peu qu'il est possible de voir, soit par des étangs, soit par des terrains meubles.
Les chars, les Half-Tracks s'enfoncent cependant résolument dans cette demi-obscurité pleine de menaces.
Mais voici des bruits de combat... des éclatements de plus en plus proches... puis des cadavres étendus sur le sol détrempé... Un dernier tournant... Une masse sombre... C'est un Sherman. Les Américains sont là.
"Vive la France !" s'écrie joyeusement le Colonel Américain en recevant le Commandant de Laprade.
Le Commandant de Laprade essaye de recueillir le maximum de renseignements sur le secteur dont il prend possession, pendant qu'on commence à procéder aux opérations de relève. Cette relève est bien une relève à la Française... Là où nos alliés avaient engagé deux bataillons d'Infanterie renforcés d'une compagnie de Sherman et d'une compagnie de T.D., nous mettons en ligne une compagnie squelettique de Zouaves et un Escadron de Chars... Comment, d'autre part, répartir judicieusement ces pauvres moyens, alors qu'il est impossible de se faire une idée de la configuration générale du terrain par suite de ce brouillard de plus en plus épais ?...
On fera pour le mieux... On se fiera à la carte...
Le point à priori important du secteur, est le carrefour de la route stratégique avec le mauvais chemin orienté Nord-Est - Sud-Ouest, conduisant d'une part vers Ramonchamp, d'autre part, à travers un enchevêtrement d'étangs, vers Esmoulières et Faucogney. Au peloton Giraud, la mission de le tenir.
200 mètres plus au Sud sur la route stratégique, une barricade construite par les Américains ; c'est la limite extrême de leur avance. C'est là que se mettra en position le peloton d'Annam. Autour du carrefour, meublant les angles formés par la route stratégique et le chemin d'Esmoulières, un bois, le Bois-le-Prince, dit la carte. Il serait essentiel d'interdire à l'ennemi l'accès de ses lisières Sud, sinon, gare aux infiltrations vers le carrefour ou même vers nos arrières. Il ne peut malheureusement pas être question de confier la défense d'un front aussi étendu à un peloton de chars et à deux sections de Zouaves, uniques moyens restant disponibles. Il faut courir le risque, en resserrant le dispositif... Le peloton Gérard se contentera donc de tenir la partie Nord du Bois-le-Prince, à proximité du carrefour.
Les Zouaves étaieront Giraud et d'Annam.
Rien par conséquent dans la profondeur du Bois-le-Prince... Rien dans les intervalles... Rien sur les sept kilomètres qui séparent la position du Col des Fourches...
La relève se poursuit dans cette demi-obscurité humide... Il faut se doubler, se croiser sur ce chemin étroit... Que d'entassements inévitables. Les observatoires ennemis sont aveugles, certes, mais les guetteurs boches, tout proches, n'entendent-ils pas ces bruits de chars... ?
Le Commandant de Laprade installe son P.C. Il se tiendra dans la petite ferme à 200 mètres, au Nord du carrefour.
Le poste de secours avancé et le Capitaine Petitclerc, observateur d'artillerie, partageront avec lui la maison. Le peloton de mortiers en assurera la défense immédiate. Fin de journée et nuit calmes cependant... l'ennemi réserve sans doute toute sa virulence en vue de l'assaut qu'il se prépare à déclencher le lendemain.
Le 27, à 7 heures, des obus, des minen s'abattent sur nos positions. Alerte ! chacun est à son poste.
Les balles sifflent, puis apparaissent des silhouettes toutes proches déjà... C'est l'attaque...
D'Annam est pris à partie de front. Le boche a pénétré dans le Bois-le-Prince... les arrières de Gérard sont menacés... Les Sherman réagissent violemment de toutes leurs armes. Les mortiers de l'Adjudant Thuny sont en action, prolongeant au plus près le puissant barrage d'artillerie déclenché par le Capitaine Petitclerc. L'attaque est stoppée.
Pourtant tout n'est pas fini... Des isolés se sont infiltrés dans les vides de notre dispositif clairsemé ; ils sont parvenus jusqu'au bois Ouest du P.C., bois qui abrite les trains légers du 4ème Escadron... Inquiet, le Lieutenant de Tinguy s'y porte. Il est suivi par l'Aspirant Virot. Soudain, devant eux, dans le fossé, un camion du 3ème Zouaves... Un corps inerte... c'est le conducteur tué... Un autre corps... un Officier... le Lieutenant Nicolas... Il est blessé... il râle...
L'Aspirant Virot se précipite à son secours... mais, rafale de mitraillette... Il chancelle... Il tombe, mortellement blessé...
Plus heureux, le Lieutenant de Tinguy réussit à faire ramener ses deux camarades au poste de secours avancé. Il rend compte de ce qu'il a vu au Commandant de Laprade. Il faut alerter le Colonel... Il faut faire demander d'urgence à l'Etat-Major du C.C.1 un renfort d'Infanterie...
Mais comment atteindre le col des Fourches à travers cette zone désormais incertaine ? Le Lieutenant de Tinguy part en half-track. Les minutes succèdent aux minutes... Le Commandant de Laprade se dépense sans compter.
Son P.C., une des rares maisons de cette région austère, est violemment pris à partie par l'artillerie et les minen boches. Des balles sifflent, elles aussi, claquant dans les arbres... L'ennemi est si près...
Insouciant du danger, le Commandant de Laprade règle posément, lui-même le tir de ses mortiers.
Soudain... coup fatal... Il s'effondre... Le Capitaine Ardisson qui était à ses côtés, gît, lui aussi sur le sol... Un minen a éclaté en fusant, dans les arbres...
"Le Commandant de Laprade est grièvement blessé" dit la voix de la radio, cette même voix qui n'osera pas, le soir même, annoncer au Colonel qui a immédiatement pris, en personne, le commandement de ce petit détachement, que "le Commandant de Laprade n'est plus... !"

Bois-le-Prince
Journées de combat - Nuits sans sommeil
(27 Septembre - 3 Octobre 1944)


27 Septembre, 22 heures...
La nuit qui a succédé au jour pâle, n'a pas été en mesure d'apporter aux combattants du Bois-le-Prince le calme et le repos. L'ennemi continue à harceler nos positions. Les canons, les minen s'acharnent sans relâche sur le P.C. du Commandant de Laprade dont le Colonel a pris possession. La toiture de la maison s'est effondrée.
Le Colonel veille parmi les cris des blessés, les râles des mourants...
Il a pu rétablir, dans le courant de l'après-midi, la situation compromise, étayer quelque peu, grâce aux renforts reçus, le dispositif du groupement. Ce fut d'abord la Compagnie Tardy à qui il confia la mission de nettoyer les bois dans lesquels s'était infiltré le boche, puis les pelotons de chars légers Martin et Gouailhardou, enfin la Compagnie Valmy de la Brigade F.F.I. Alsace-Lorraine.
Le Sous-Lieutenant Martin tient désormais, avec deux sections de Zouaves, les lisières de Bois-le-Prince sur la route d'Esmoulières. Le Sous-Lieutenant Gouailhardou est à sa lisière Ouest sur la route stratégique, en arrière du P.C.
Le Lieutenant Tardy, avec sa section de réserve, est à la même lisière, plus au Sud. . Quant à la Compagnie Valmy, elle occupe le boqueteau à 200 mètres Nord-Est du P.C., face au mamelon dit Tête d'Alouette, tenu par l'ennemi.
A 19 heures, à la tombée du jour, le boche a tenté un coup de main sur notre point d'appui à l'Est du carrefour. Accueilli par un feu violent, il n'a pas insisté. Pas de repos possible cependant avec ces tirs incessants. Ce fut, à 19 heures, un bien sévère baptême du feu pour la Compagnie Valmy... Quatre morts, dix blessés...
Dure journée.
Le 2ème Cuirassiers a perdu, lui, trois tués dont deux Officiers, le Commandant de Laprade et l'Aspirant Virot, et quatre blessés dont un Officier, le Capitaine Ardisson. Il y a, en outre, sept blessés au 3ème Zouaves, deux à la section du Génie.
Le 28 Septembre, à 11 heures 30, pendant que le gros du Régiment fait mouvement de la région de Sainte-Marie-en-Chanois en direction de Faucogney, les obus ennemis s'abattent brusquement, dru, sur nos positions, abandonnant leur nonchalante intermittence. Le P.C. du Colonel est toujours spécialement visé.
Le médecin auxiliaire Barrot qui prodiguait ses soins aux blessés à l'intérieur de la maison, tend la main pour saisir son casque... Trop tard, il s'affaisse, mortellement blessé... Un éclat l'a atteint au front...
A 14 heures, nouvelle recrudescence du feu ennemi... Rafales d'armes automatiques de plus en plus fréquentes, de plus en plus proches... C'est une attaque, une violente attaque... La radio retentit d'ordres brefs, entremêlés du crépitement des mitrailleuses...
Tirs de barrage de nos automoteurs... Tirs de mortiers... Comme les minutes sont longues lorsqu'on se sent ainsi sur la corde raide ! Comment tenir à coups de chars et à coups de canons un aussi vaste front accidenté et boisé ?
Il faudrait de l'Infanterie... beaucoup d'Infanterie... infiniment plus que quelques dizaines de Zouaves et la Compagnie Valmy...
Compagnie Valmy ? Quels braves gosses ! N'ont-ils pas tous juré, à la Brigade Alsace-Lorraine de rentrer chez eux en combattant... Mais ils sont mal habillés, mal chaussés, à peine armés... Non encore aguerris, ils ne pouvaient pas, en outre, ne pas être secoués par leurs pertes de la veille...
Le Colonel appelle à la radio l'Etat-Major du C.C.1, une deuxième Compagnie F.F.I. lui est promise.
15 heures 30... Le boche a encore été stoppé. Il a de nouveau reporté toute sa fureur dans ses tirs d'artillerie et de minen. Les automoteurs du 68ème, les Sherman répondent ; ils pilonnent les observatoires probables, dont la Tête d'Alouette et le Bozon-du-Milieu. Que faire de plus pour soulager le combattant soumis à ces tirs incessants ? Une solution : les batteries américaines de Rupt-sur-Moselle...
"Allô, Pierre-Etienne... !"
Le Colonel insiste auprès de l'Etat-Major du C.C.1 pour obtenir des tirs de contrebatterie de nos alliés.
17 heures... Nouvelle contre-attaque... Le boche essaie cette fois de déboucher de la Tête d'Alouette... Il est aux prises avec le peloton Giraud...
Déluge de feu sur nos positions... La maison P.C. et ses abords sont devenus à tel point intenables que le Colonel consent enfin à changer d'emplacement. Les Half-Tracks, les Jeeps, débouchent de la clairière, traversent la route, pénètrent dans la partie Nord-Ouest de Bois-le-Prince, à 300 mètres de là. La terre jaillit autour des véhicules ; l'ennemi salue le déplacement du P.C....
"Sont-ce nos chars qui tirent ?" demande naïvement un radio du Half-Track au Colonel qui suit attentivement le déroulement de la contre-attaque...
La radio se calme, se tait... Une fois de plus le boche a été repoussé. Une patrouille d'Infanterie sort, rapporte des munitions abandonnées dans trois emplacements de mitrailleuses, rend compte qu'elle a relevé des nombreuses traces de sang. Le tir des chars du peloton Giraud a porté...
La nuit tombe. Voilà des renforts... C'est la Compagnie F.F.I. promise par l'Etat-Major du C.C.1. Elle est conduite au Colonel par le Chef de la Brigade Alsace-Lorraine, le Colonel Berger, accompagné par son adjoint, le Colonel Jacquot. Colonel Berger ? Nul n'ignore que c'est le nom de guerre de l'illustre écrivain André Malraux.
La Compagnie est aussitôt mise en place à la lisière du bois, de part et d'autre de la route de Ramonchamp, autour du peloton Giraud.
A 21 heures, réveil des armes automatiques. Une forte patrouille boche tâte nos positions.
"Combes. Tir 101..."
L'Aspirant Combes, Officier de liaison d'artillerie, bondit dans son Half-Track. Quelques instants, puis bruits de départs dans notre dos... sifflement des projectiles... éclatements... Le boche décroche.
Le 29 Septembre, à 8 heures, le Colonel lance une patrouille vers les lisières du bois de la croupe Ouest de La Hetraye.
Les Zouaves de la Compagnie Lacombe débouchent, se glissent entre les arbres. Ils sont suivis par les chars du peloton Giraud.
Silence brusquement rompu par le crépitement rageur des mitrailleuses... Leur voix s'enfle, se précipite, semble s'étouffer, puis reprend, s'étendant de proche en proche, ponctuée, par intervalles, par le roulement des canons des chars.
La patrouille rentre, rendant compte de ce qu'elle s'est partout heurtée à un terrain organisé et fortement tenu.
A 14 heures, l'ennemi contre-attaque de nouveau en partant de la Tête d'Alouette. Une pièce de mortiers est détachée au peloton Giraud. Ses projectiles tombent, précis, entre le bois de la Tête d'Alouette et le boqueteau de la Compagnie Valmy. Puis les chars du peloton Giraud poussent en avant... Eclair... explosion... Un bazooka vient de toucher le "Vaucouleurs ", sans grand dommage heureusement. Mais il est impossible d'aller plus loin dans ce terrain de guet-apens... Les Sherman redescendent.
La position de la pièce de mortier est devenue, elle aussi, intenable ; à chaque obus, un tir d'artillerie s'abat sur son emplacement de batterie... Il faut la replier. A 19 heures, relève de la Compagnie Lacombe par la Compagnie Guinard. Il est indispensable de la reformer car elle a été très éprouvée par ces quatre jours de combats. Eclatements de mortiers... rafales de mitraillette... Deux Zouaves tués, trois blessés... Le boche a senti la relève...
Journées relativement calmes, le 30 Septembre et le 1er Octobre; calmes en comparaison de celles qui les ont précédées, car les patrouilles ennemies sont toujours très actives, les obus, les minen continuent à labourer le sol du Bois-le-Prince dans le fracas de branches brisées, d'arbres abattus. Les hommes commencent à donner de sérieux signes de fatigue ; l'humidité pénétrante, le froid de jour en jour plus rigoureux, se liguent de plus en plus contre eux avec l'alerte perpétuelle et les bombardements continuels.
La nuit du 1er au 2 Octobre est particulièrement dure. Les équipages du 4ème Escadron sont à bout. Ne serait-il pas possible de les relever ?
Cette relève du 4ème Escadron par le 3ème, toujours en réserve à Sainte-Marie-en-Chanois, est proposée par le Colonel à l'Etat-Major du C.C.1. L'autorisation demandée est accordée. L'opération est délicate. Il s'agit de remplacer des chars qui sont en position parfois à quelques cinquante mètres seulement des postes ennemis. Il ne peut être question de faire croiser les unités sur les étroites pistes défoncées qui conduisent au Bois-le-Prince. Tout est préparé dans les moindres détails. Le 3ème Escadron arrivera, la nuit, par la route d'Esmoulières ; le 4ème dégagera par celle du col des Fourches. Le peloton Barrai, à trois chars, prendra la place du peloton d'Annam, le peloton de Latour, à trois chars, celle du peloton Gérard, le peloton Avenati, à quatre chars, relèvera le peloton Giraud.
La nuit tombe... voici l'obscurité totale... Au loin, bruit de moteurs... C'est le 3ème Escadron.
La réaction de l'ennemi est immédiate ; les obus semblent aussitôt jaillir partout du sol. Pourquoi donc le 3ème Escadron est-il aussi bruyant ? On pourrait croire que les conducteurs font exprès de donner un coup d'accélérateur au dernier virage avant le carrefour... Le feu ennemi s'intensifie ; c'est le grand jeu. Les chars sont cependant tous en place...
Ce sont maintenant les moteurs des Sherman du 4ème qui sont en marche... Qu'ils fassent vite !
Enfin le bruit s'éloigne, s'éteint...
L'artillerie ennemie se tait à son tour. La voix de la mitraillette succède à celle du canon ; le boche inquiet a déclenché ses patrouilles...
Journée calme, le 3 Octobre... L'ennemi n'a plus contre-attaque depuis quarante-huit heures.
Le Groupement Durosoy s'apprête par contre à reprendre la marche en avant, à se frayer un passage vers le fort de Château-Lambert.

Bois-le-Prince
Pas à Pas vers le Fort de Château-Lambert
(le 3-10 Octobre 1944)

Le 4 Octobre, le ciel des Vosges s'illumine de Melisey à la Moselotte : la 1ère Division Blindée vient de passer à l'attaque, tentant d'enserrer dans un vaste étau, son objectif, le Thillot. Au Nord, c'est le Régiment de Parachutistes Français qui s'est élancé en suivant la ligne de crêtes qui sépare la Moselle de la Moselotte, vers la croupe de la Tête du Midi. Au Sud, le Bataillon de Choc tente de déboucher de Miellin pour atteindre le Fort du Ballon de Servance, tandis que le Groupement Fouchet, partant de Servance, pousse en direction de Château-Lambert et du Thillot.
Au centre enfin, le Groupement Durosoy progresse vers le Fort de Château-Lambert. La tâche du Groupement est particulièrement ardue, car les moyens demeurent d'une faiblesse insigne. A droite, le 3ème Zouaves attaque, fournissant l'effort principal, en suivant l'axe général de la route stratégique, avec des compagnies réduites à un effectif de 35 à 40 hommes exténués. A gauche, le Bataillon de la Brigade Alsace-Lorraine dont la mission est de couvrir le 3ème Zouaves en agissant en direction de la croupe Sud du Haut de la Parère (Tête d'Alouette), puis du Mont de Breucheux et du Haut de Grandmont, ne compte que trois compagnies de 60 hommes. Les chars du 2ème Cuirassiers, ceux du 1er et du 3ème Escadron sont là, certes, pour aider de leur mieux leurs camarades fantassins, mais ils sont incapables de donner toute leur mesure dans ce terrain impraticable qui interdit toute action en dehors des chemins. Et c'est cette poussière d'Infanterie, ces chars qui semblent réduits à l'impuissance, qui s'attaquent aux positions âprement défendues par deux bataillons ennemis bien armés, solidement retranchés, disposant de l'appui de mortiers et d'une puissante artillerie, celui du 318me Panzer Grenadiere, installé dans la région Ouest du Mont de Breucheux, et celui du Bodensee-Regiment, tenant la région Sud-Est du Bois-le-Prince...
Le Groupement progresse, luttant farouchement pour chaque arbre de la forêt... C'est le Sous-Groupement Vallin qui a débouché le premier avec la mission de déborder par le Sud les défenses ennemies de la route stratégique. Les Zouaves, appuyés par le peloton de Latour, avancent pas à pas. A 8 heures 10, ils sont sur le Bozon de Dessous, l'objectif 01. A 11 heures 20, le Commandant Letang pousse à son tour avec le reste de son bataillon et le peloton Barral.
Lutte ardente... Une énorme barricade minée qui arrêtait les chars, est conquise à l'arme blanche par les Zouaves.
A midi, le Sous-Groupement Letang atteint 02, le Bozon du Milieu. A sa gauche, le Sous-Groupement Vallin n'est plus qu'à 300 ou 400 mètres de la partie Sud de la même croupe quand, à 12 heures 40, fâcheux contretemps, il voit brusquement se dresser devant lui un mur opaque, infranchissable : le brouillard des Vosges vient à l'aide du boche, stoppant brutalement notre progression.
Un combat acharné continue cependant à se livrer au Nord-Ouest, dans la région du fameux mamelon Tête d'Alouette, d'où sont parties tant de contre-attaques ennemies.
Là, attaque le sous-Groupement Jacquot comprenant le bataillon Bark (nom de guerre du Commandant Pleiss) de la Brigade Alsace-Lorraine, renforcé du peloton de chars moyens Avenati, et du peloton de chars légers Zeisser. Le Commandant de Maison-Rouge coordonne l'action des chars avec celle de l'Infanterie.
Les jeunes F.F.I. se sont rués à l'assaut avec une fougue admirable. Hélas ! le feu ennemi a aussitôt éclairci leurs rangs. Le peloton Avenati soutient la Compagnie de gauche, qui a débouché entre les deux étangs Nord du carrefour du Bois-le-Prince en direction de la Tête d'Alouette. Le peloton Zeisser appuie la Compagnie de droite, axée sur la croupe Ouest du Hetraye.
L'attaque progresse à gauche dans un terrain où la densité des arbres conduit à un contact étroit qui tient du corps à corps. Les deux chars du groupe du Maréchal-des-Logis Figaro suivent au plus près les premiers éléments. Le Lieutenant Avenati est en soutien, légèrement en retrait, avec le reste de son peloton.
Avance lente, méthodique : il faut nettoyer un à un tous les buissons... La lisière Sud du bois de la Tête d'Alouette est cependant atteinte à midi.
Les progrès sont tout d'abord moins sensibles à droite où les chars sont arrêtés par des abatis d'arbres, en bordure du bois, et au col situé entre la Tête d'Alouette et la croupe Ouest du Hetraye. Le peloton Zeisser parvient néanmoins à passer. A 15 heures 15, il aborde, le premier, les bois de la croupe... Il y pénètre... L'ennemi se replie, abandonnant ses positions... Les chars continuent à patrouiller en attendant l'arrivée de l'Infanterie.
A 18 heures 30, la croupe Ouest du Hetraye est entièrement occupée. Seule, la nuit tombante empêche l'occupation de la Tête d'Alouette.
Le Bataillon Bark a payé chèrement ces résultats acquis : ses 15 tués et ses 35 blessés dont le Colonel Jacquot, blessé pour la deuxième fois en trois jours, témoignent de l'opiniâtreté de la lutte qu'il a dû soutenir.
Il y a neuf tués et blessés chez les Zouaves, trois à la section de Génie. Le 5 Octobre, le Groupement avance encore en direction du Fort de Château-Lambert. Il étend en outre son emprise vers le Nord, vers la vallée de la Moselle. Le peloton de Latour, qui a relevé le peloton Barrai, pousse en avant sur la route stratégique avec une section de Zouaves et un groupe de Génie. Deux autres sections d'Infanterie le couvrent de part et d'autre de la route. Le pavillon de pêche, dit des Noirs-Etangs, est atteint à 9 heures 45. Les Sherman le dépassent...
Le Lieutenant de Latour est en tête dans son char "Orléans III". Il est suivi du "Ste-Odile", char du Maréchal-des-Logis Pellerin... La progression est moins malaisée que la veille ; l'ennemi s'accroche moins au terrain...
Brusquement, à 10 heures 30, explosion... Le "Ste-Odile" vient de sauter sur une mine... Le groupe du Génie est aussitôt à pied d'œuvre et, surprise... sept mines sont découvertes sur les traces de l'"Orléans III" qui, par miracle, les a foulées impunément. Pendant ce temps, le Colonel tente de reprendre le mouvement de débordement par le Nord, amorcé la veille. La Compagnie Lacombe du 3ème Zouaves a été portée sur la Tête d'Alouette. Elle achève l'occupation de la croupe, nous procurant un observatoire excellent sur Ramonchamp et la vallée de la Moselle, puis essaie de déboucher en direction du Haut de la Parère. Un ennemi solidement enterré ne lui permet pas de prendre pied sur cet objectif.
A 14 heures 05, les automoteurs du 68ème pilonnent sévèrement la position boche. Les nouveaux efforts de la Compagnie Lacombe n'en demeurent pas moins vains. Plus au Sud, la Brigade Alsace-Lorraine réajuste son dispositif, après relève des unités ayant attaqué la veille.
La Compagnie "Vieil-Armand" vient occuper, dans le courant de l'après-midi, le bois de la Tête d'Alouette. Le Commandant de Maison-Rouge s'installe avec la section de réserve de cette compagnie et les pelotons de chars Avenati et Zeisser au bosquet situé entre les deux étangs Nord du carrefour. Le Commandant Chazy, de la Brigade Alsace-Lorraine, partage son P.C.
Les opérations offensives sont suspendues le 6 Octobre, un nouvel et considérable effort étant prévu pour le lendemain 7. L'activité des unités du groupement se borne donc à quelques patrouilles dont celle du Commandant de Maison-Rouge en direction du Haut de la Parère : une section de la Compagnie du Vieil-Armand débouche, à midi, appuyée de chars légers ; elle constate que la croupe est toujours tenue par l'ennemi.
Toujours des tirs d'artillerie et de mortiers et, en particulier, un harcèlement assez violent, dans le courant de la matinée, sur le P.C. du Colonel. Des obus viennent aussi éclater de l'autre côté de la route, en plein P.C. du Capitaine de Boisredon. Le boche a-t-il voulu faire, à sa façon, ses adieux au 3ème Escadron... Un ordre particulier de l'Etat-Major de la 1ère D.B. le met en effet à la disposition de la 1ère D.F.L. ainsi qu'un peloton de chars légers, qui sera le peloton Martin. Relevé par le 4ème, le 3ème Escadron quitte définitivement le Bois-le-Prince dans le courant de la matinée.
Le Colonel prépare cependant l'attaque qui doit être déclenchée sous ses ordres le lendemain. De nouveaux moyens lui ont été attribués à cet effet : c'est tout d'abord le Bataillon de Choc à qui il confie la mission de déborder par le Sud les résistances de la route stratégique en attaquant sur l'axe Beulotte, les croupes de Bozon, la Plaine ; puis un groupe d'Escadrons de Gardes Mobiles qui devra assurer la couverture vers la Moselle du 3ème Zouaves, maintenu sur l'axe de la route stratégique, en progressant en direction du Mont de Breucheux, puis du Haut de Grandmont. Le peloton Zeisser est mis à la disposition des Gardes : le peloton Giraud appuiera le 3ème Zouaves.
L'Objectif 01 sera la croupe Nord-Est-Sud-Ouest dominant le Fort de Château-Lambert et parallèle à la route Le Thillot-Servance.
L'attaque part le 7 Octobre à midi.
Le Bataillon des Gardes Mobiles descend les pentes Est du Hetraye. Au Sud, la Compagnie Guinard pousse sur la route stratégique avec le peloton Giraud. A sa droite, la Compagnie Tardy et un Escadron motocycliste de la Garde Mobile assurent la liaison avec le Bataillon de Choc. A 15 heures 45, tandis que les Gardes Mobiles sont stoppés par des tirs de mortiers et des snipers boches, la Compagnie Guinard et les Sherman parviennent à une barricade bloquant la route à 300 mètres des Noirs-Etangs. Le Génie s'attaque aussitôt à la destruction de l'obstacle... La terre tremble soudain... un violent tir de mortiers s'est abattu sur les Sapeurs surpris en plein travail... Deux morts, huit blessés gisent sur le terrain... La Compagnie Guinard est clouée au sol... Plus au Sud, le Bataillon de Choc poursuit sa progression. Il atteint les Sapins du Haut quand il est stoppé à son tour, à 16 heures.
Pendant ce temps, le Colonel Berger et le Commandant de Maison-Rouge ont monté une opération contre les boches du Haut de la Parère, en exécution des instructions spéciales du Colonel.
Cette opération est déclenchée, à 15 heures, par la Compagnie "Vieil-Armand", en liaison à gauche avec une compagnie de Tabors, appartenant à la 3ème D.I.A., qui vient d'arriver dans notre zone pour agir contre Ramonchamp. Un groupe de chars du peloton Gérard appuie l'Infanterie. Le Colonel Jacquot s'élance à la tête des F.F.I. "En avant, Alsace !" s'écrie-t-il... II s'effondre au même instant, très grièvement blessé, blessé pour la troisième fois en six jours. Les pentes du Haut de la Parère sont cependant nettoyées jusqu'à Xonrupt. De nombreux prisonniers restent entre nos mains.
Ayant toujours sa gauche bloquée dans la région de Hetraye, le Groupement reçoit, en fin d'après-midi, une aide précieuse de la part d'une autre unité de la 3ème D.I.A. qui, comme les Tabors, traverse sa zone d'action. Cette aide provient du Bataillon Journoux du 4ème R.T.T. qui agit, lui aussi, en direction de la Moselle et dont l'axe passe par le Mont de Breucheux, toujours aux mains de l'ennemi.
Ayant débouché du Bois-le-Prince, il atteint à 16 heures 30, la limite Sud-Ouest des bois de cette croupe.
Le Groupement repart en avant le Dimanche, 8 Octobre.
Les unités progressent, pas à pas, dans un terrain toujours aussi difficile, se heurtant toujours à la même défense opiniâtre de l'ennemi. En fin de journée, des gains sensibles partout ; quatre-vingts prisonniers sont restés entre nos mains.
Le Bataillon Journoux occupe le Mont de Breucheux.
Le Bataillon de Gardes Mobiles tient la crête Nord des Noirs-Etangs.
La Compagnie Guinard est parvenue aux fermes des Noirs-Etangs.
Le Bataillon de Choc est dans la région de Pré-Pillard et du Haut-de-Frenet. La Compagnie Tardy et l'Escadron motocycliste assurent toujours la liaison entre ce Bataillon et la Compagnie Guinard.
Noirs-Etangs... Haut-de-Frenet... Pré-Pillard... les positions ennemies ont été sérieusement entamées au Sud de la route stratégique grâce à l'héroïsme et la ténacité de nos unités... La route du Thillot, le Fort de Château-Lambert semblent tout proches... Au Nord cependant le boche tient toujours ferme. Il a fallu le concours d'une unité étrangère au Groupement pour le déloger du Mont de Breucheux. Il occupe toujours en force le Haut-de-Grandmont, position clé qui interdit les approches du Thillot. Cette situation n'est pas sans faire peser une lourde menace sur notre flanc gauche de plus en plus découvert.
Le 8 Octobre, personne n'occupe plus le Haut-de-la-Parère : La Compagnie de Tabors a fait mouvement sur Ramonchamp, la Compagnie Vieil-Armand a été retirée du Groupement... Qu'adviendra-t-il lorsque le Bataillon du 4ème R.T.T. évacuera, lui aussi, le Mont de Breucheux pour se porter vers la Moselle ?
Faisant flèche de tout bois, le Colonel constitue un point d'appui arrière au col de la Tête d'Alouette avec le peloton de mortiers, le peloton Gérard et les chars de commandement ; il le met aux ordres du Commandant de Maison-Rouge. Le 9 Octobre, il retire de la droite de son dis-positif l'Escadron motocycliste de la Garde Mobile et le porte au Nord du bois du Hetraye avec la mission de tenir le col Sud du Mont de Breucheux.
Le 9 Octobre, on attaque encore, on attaque toujours...
A 8 heures, le Lieutenant Tardy est blessé au cours d'une liaison avec le Bataillon de Choc.
Le Lieutenant Loriot prend le commandement de sa compagnie. Progrès sensibles au Bataillon de Choc qui s'empare de la cote 763, atteignant ainsi, le premier, la partie Sud de la crête qui domine la route Le Thillot-Servance. Avance toujours lente sur la route stratégique où le Génie démine sans répit. Un canon automoteur ennemi débouche brusquement du tournant à angle droit de la route, au Nord-Ouest de l'Etang de la Plaine.
Impossible de le faire prendre à partie par les T.D. dans ce terrain couvert... Les Zouaves rampent... l'approchent... l'attaquent au bazooka... l'engin ennemi se replie. Le déminage continue tandis que deux chars du peloton Giraud gravissent la crête pour assurer la liaison avec la Compagnie Loriot.
A 12 heures, puissants tirs de mortiers et d'artillerie de gros calibre et, simultanément, brusque réapparition d'un brouillard intense... la progression des Zouaves est bloquée. Au Sud, le Bataillon de Choc est durement contre-attaque. La Compagnie Loriot n'est plus en liaison avec lui. Une de ses compagnies est encerclée dans la région de la cote 763. Il faut se résoudre à abandonner ce point....
A 20 heures, nouvelle tentative offensive de la part de l'automoteur allemand. Des fantassins le guident.... Mais il est vu par le "Strasbourg" qui ouvre le feu de ses trois mitrailleuses à la fois. L'Infanterie boche se disperse... L'automoteur fait demi-tour...
Temps bouché le mardi 10 Octobre... Une petite pluie fine achève de transpercer les vêtements mouillés des combattants recroquevillés dans leurs trous individuels...
Pauvres combattants ! Seuls, un moral élevé et une énergie farouche leur ont permis de tenir jusque là : ils tombent désormais d'épuisement. Sept Zouaves viennent d'être évacués pour pieds gelés, trois pour troubles mentaux, à la seule Compagnie Loriot ex-Tardy...
Impossible de réattaquer ce matin... Toute action offensive doit d'ailleurs être suspendue dans le secteur, par ordre de l'Etat-Major du C.C.1. Mais il faut conserver à tout prix le terrain conquis, ce terrain arraché mètre par mètre à l'ennemi après tant d'efforts... C'est déjà une bien lourde tâche pour les unités à bout de souffle ; c'est aussi un grave souci car les réactions ennemies de la veille laissent présager que le boche va tenter de nouveaux efforts. Où contre-attaquera-t-il ? Dans la direction Nord-Est - Sud-Ouest, prenant à partie notre flanc gauche découvert, avec ses unités rassemblées dans la région du Thillot ?
Sera-ce de front, sur l'axe de la route stratégique ?
Plus au Sud, peut-être, là où la liaison a été perdue entre le 3ème Zouaves et le Bataillon de choc ?
Il semble cependant s'hypnotiser sur la route stratégique... Vers 10 heures 30, deux automoteurs suivis par des éléments d'Infanterie débouchent de la région du Fort.
Dure épreuve pour les Zouaves et le peloton Giraud soumis au tir précis des canons de 88...
Aucune aide à attendre des T.D. que la route déjà encombrée par les Sherman et l'absence totale de visibilité réduisent à l'impuissance... Un seul recours... le bazooka...
Courageusement, des Zouaves se glissent entre les buissons... lueur aveuglante... Un des chars boches est touché... L'ennemi n'insiste plus. Ses tirs de mortiers conservent néanmoins leur violence.
A midi, des rassemblements boches sont signalés sur la crête de la Plaine, à l'Ouest du Fort.
Le Colonel pousse immédiatement à la disposition du Commandant Letang le peloton de mortiers de l'Adjudant Thuny. Il ramène en outre le peloton Gérard du col de la Tête d'Alouette au carrefour du Bois-le-Prince : on pourra avoir besoin de lui...
Notre Infanterie, bien qu'épuisée, reste pourtant active, guettant la moindre défaillance de l'ennemi. Ainsi, à 14 heures 55, le Bataillon de Choc réoccupe la cote 763, prend pied sur le Frenet.
A 15 heures 30, nouveau mouvement offensif sur la route de Château-Lambert... Il faut replier légèrement la compagnie Guinard pour permettre à nos 105 de déclencher un tir d'arrêt...
Nervosité croissante des unités au contact par suite de l'agressivité de plus en plus marquée de l'ennemi... Tout le monde sent l'"événement" qui va surgir, le nouveau choc qui se prépare et auquel il s'agira de faire face...
"J'espère avoir quelqu'un demain pour relever les Zouaves",
"Félicitez vos gens pour le coup d'arrêt infligé au boche. Dites leur aussi de la part du Général de Monsabert que c'est l'action du C.C.1 qui vient de permettre les succès de nos voisins de gauche", dit un mot personnel adressé au Colonel par le Colonel Desazars de Montgailhard qui a pris le Commandement du C.C.1, le 1er Octobre, à la suite du départ du Général Sudre, devenu Général Adjoint au Général de Division.
Les Zouaves seront donc probablement relevés demain ?... C'est parfait, mais pourront-ils tenir encore aujourd'hui ?...
La décision du Colonel est prise : pas d'expectative passive... Il est impossible de rien entre-prendre de front sur l'axe de la route stratégique ; il subsiste par contre une solution, très risquée il est vrai, d'une action de chars légers en tout terrain, au Sud des Noirs-Etangs. Le peloton Gouailhardou gravit vaillamment la pente détrempée, disparaît dans les arbres...
Ecoute anxieuse de la radio...
Victoire ! Les chars légers surgissent près de la ferme Le Baudy, surprenant complètement un rassemblement d'Infanterie qui s'attendait à tout, sauf à voir apparaître des chars dans ce terrain réputé impraticable. La ferme tombe entre nos mains avec de nombreux prisonniers. Ce coup d'arrêt bouleverse le dispositif ennemi, l'oblige à abandonner ses projets offensifs. Il améliore notablement nos positions en rétablissant la liaison entre les Zouaves et le Bataillon de Choc. Cette journée du 10 Octobre devait être la dernière passée par les unités du 2ème Cuirassiers dans le secteur du Bois-le-Prince.
Les ordres de l'Etat-Major du C.C.1 se succèdent en effet dans la nuit. Le premier d'entre eux, arrivé à 3 heures 30, prescrit la constitution d'un détachement blindé aux ordres du Commandant de Maison Rouge. Fort d'un peloton de chars moyens (peloton Giraud) et d'un peloton de chars légers (peloton Zeisser), ce détachement doit être mis à la disposition de la 3ème D.I.A. en vue d'une opération sur la Tête de la Chapechatte.
L'ordre suivant est celui de relève du Groupement tout entier par un Groupement fourni par le C.C.2 aux ordres du Colonel Kientz.
C'est ainsi que les chars du 2ème Cuirassiers quittèrent l'axe de la route stratégique, interrompant l'opiniâtre poussée qui les conduisit du kilomètre 4,5 au kilomètre 0,8 en direction du Fort de Château-Lambert, en dépit de tous les obstacles que l'ennemi s'acharna à dresser sur leur chemin.
Le 11 Octobre, vers 11 heures, l'Etat-Major du Régiment s'éloigne le dernier, du Bois-le-Prince pour se porter dans la vallée de la Moselle, à Ferdrupt.

Cependant dans la Vallée de la Moselle

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Le 2ème Escadron attaque Ramonchamp
(7 Octobre 1944)

7 Octobre, pluvieuse journée d'automne...
Pendant que le Groupement Durosoy attaque en direction du Fort de Château-Lambert, une autre action se déroule dans la vallée de la Moselle où le 4ème R.T.T. pousse vers Ramonchamp par les deux rives du cours d'eau.
Le peloton Laporte du 2ème Escadron appuie l'Infanterie. Le Capitaine Fougère qui n'a pu tolérer que des chars de son unité soient engagés hors de sa présence, est là, lui aussi. Il a fallu scinder le peloton en deux.
Au Nord, sur l'axe Ferdrupt-L'Etraye, attaquent le "Jourdan" et le "Jeanne d'Arc II", aux ordres du Capitaine Fougère lui-même, à bord du "Duguesclin".
Au Sud, le Lieutenant Laporte, à bord du "Joffre", conduit le "Joubert" et le "Jean-Bart" par le chemin qui va du Chêne à Libauxaire et à Xonrupt.
L'attaque a débouché à 9 heures 30...
A 10 heures 15, parvenu à 500 mètres de Ferdrupt, le Capitaine Fougère descend de son char pour prendre la liaison avec les fantassins. Il fait quelques pas, puis chancelle et s'affaisse... Il a été atteint dans la région abdominale par les éclats d'un obus de 88 qui vient d'éclater près de la route...
Son fidèle conducteur de Jeep, Wolsach, qui le suivait de près, s'empresse aussitôt auprès de lui, le porte vers sa voiture, l'évacue...
Les trois chars continuent, prenant leurs ordres directement auprès du Capitaine d'Infanterie.
Progression lente et difficile sous un feu violent, le long d'une route parsemée de mines...
Remanvillers est cependant pris à 16 heures.
A 17 heures, le village a été nettoyé et occupé par la Compagnie Perpcée du 4ème R.T.T.
Le Capitaine d'Infanterie communique alors sa décision aux chefs de char : la nuit est proche ; l'opération ne sera pas poussée plus loin : elle reprendra le lendemain, 8 Octobre, au petit jour.
Deux chars devront cependant faire une patrouille jusqu'à L'Etraye, le faubourg Nord de Ramonchamp. Ils l'exécuteront seuls, sans être accompagnés par des fantassins.
17 heures 10... Le "Jourdan" démarre, suivi du "Duguesclin", et file d'un seul bond vers l'objectif qui lui a été assigné.
Il tire de toutes ses armes...
Panique dans l'Etraye... des Allemands sortent des maisons, se pressent dans la rue, les bras levés...
Le Maréchal-des-Logis Chef Loiliot qui commande le "Jourdan", continue à pousser en avant.
N'y a-t-il pas lieu de tirer le maximum de bénéfices de cet effet de surprise ?
Le "Duguesclin" suit toujours, à une centaine de mètres...
Une lueur jaillit tout à coup de la fenêtre d'une maison...
Le "Jourdan" vient d'être atteint d'un coup de Panzerfaust, juste au-dessus du volet du conducteur..., le "Jourdan" n'a plus d'équipage...
Tué sur le coup, le conducteur, le cuirassier Faurel, atteint en pleine tête...
Mort, l'aide conducteur, le cuirassier Fritsch, touché en pleine poitrine...
Mourant, le tireur, le cuirassier Amengal, dont les deux jambes sont broyées...
De nombreux éclats ont criblé les jambes du Maréchal-des-Logis Chef Loiliot et du cuirassier Legrand, chargeur...
Perdu, le "Jourdan" ? Il le serait sans le courage et l'énergie farouche du Maréchal-des-Logis Chef Loiliot qui continue d'agir malgré ses blessures.
Tandis que le "Duguesclin" tire rageusement à coups de canon, sur les maisons avoisinantes, il surgit du char, tirant derrière lui le Cuirassier Legrand. Quelques ordres brefs et l'un des prisonniers terrorisés apporte un matelas. Le Maréchal-des-Logis Chef Loiliot le pose sur la plage moteur du char et étend Legrand sur cette couche improvisée. Il se porte alors au secours d'Amengal, parvient à grand'peine à le sortir de la tourelle, le place à côté de son camarade.
Pas une plainte ne sort de la bouche du mourant qui répète sans se lasser :
" Laissez-moi, les gars ! En avant ! C'est pour la France "
II est grand temps maintenant de ramener dans nos lignes le "Jourdan", car l'ennemi commence à réagir violemment : les obus et les minen pleuvent autour des Sherman... Il faut faire vite. Le boche ne va-t-il pas s'apercevoir que les deux chars sont seuls et que l'un d'eux est inutilisable ?
Le Maréchal-des-Logis Loiliot, le colt à la main, rassemble les prisonniers, pendant que le Maréchal-des-Logis Chef Schwatacz, Chef de char du "Duguesclin", manœuvre pour accrocher le câble de remorquage au "Jourdan", dociles, les boches aident les cuirassiers...
Le câble est en place, mais qui prendra les leviers de direction du char blessé ?
Le Maréchal-des-Logis Chef Loiliot n'hésite pas. Il confie les prisonniers à l'équipage du "Duguesclin" et monte sur le "Jourdan"... Armé d'une barre à mine, il tente d'ouvrir le volet du poste de conduite... Impossible, il est coincé... Une seule solution : le trou d'homme...
Il descend du char, rampe sur le sol, se glisse dans le poste de conduite, écartant le corps de Fritsch... Rien à faire pour enlever le corps de Faurel... Il faut s'asseoir sur les genoux du mort...
19 heures 30... Les tirailleurs de Remanvillers, stupéfaits, voient surgir de la nuit un spectacle fantastique...
Un char pénètre très lentement dans le village...
Il tire en remorque un autre char...
Entre les deux engins, soixante prisonniers les bras en l'air...
Sur le char remorqué, une voix mourante qui trouve la force d'articuler fermement :
"Vive la France ! Allez-y les gars !"

Du Bois-le-Prince à la Vallée de la Moselle
Les Observateurs de l'Etat-Major au travail
(8 Octobre 1944)

(Dialogue radio enregistré par le Sous-Lieutenant Calia)
L'action se déroule à Ramonchamp qui vient d'être occupé. Elle est soigneusement suivie par l'équipe des observateurs du Régiment installée sur la Tête d'Alouette, conquise le 5 Octobre par le groupement Durosoy.
Le peloton Laporte, en position à Ramonchamp, est toujours scindé en deux depuis la veille :
au Nord de la Moselle, le "Duguesclin" et le "Jeanne d'Arc II", au Sud, le "Joffre", le "Jean-Bart" et le "Joubert".
Aucune liaison possible entre les deux groupes de chars par suite de la destruction des ponts.
Le "Duguesclin" et le "Jeanne d'Arc II" patrouillent dans le village.
Tout à coup, des engins blindés ennemis sortent du Thillot et progressent vers Ramonchamp.
Les chars du 2ème Escadron qui ne peuvent pas les voir, risquent d'être surpris, aussi les observateurs alertent-ils le P.C. du Colonel qui dispose de moyens radio suffisamment puissants pour communiquer le renseignement au 2ème Escadron.
PERSONNAGES
Soleil ..................... Colonel
Rayonne .................. Capitaine Adjoint
Raoul ..................... Equipe des observateurs
Isidore .................... 2me Escadron
Bidule ..................... Char ou engin blindé
10 heures 30 : Raoul à Rayonne. - Très urgent. Un char ennemi venant du Thillot progresse vers Ramonchamp. Notre artillerie tire dessus. Il se trouve derrière la station électrique.
10 heures 45 : Raoul à Rayonne. Deux chars progressent sur la route Le Thillot - Ramonchamp.
Des fantassins progressent derrière.
Rayonne. - Compris. Sont-ce des chars ennemis ?
Raoul. - Oui, suivis de fantassins.
Rayonne. - Sont-ce des Panthers ?
Raoul. - Probablement, ils sont très bas...
Rayonne. - Compris.
Raoul. - Les deux chars ennemis se replient vers Le Thillot.
Rayonne. - Nous avons dans le village deux bidules appartenant à Isidore ; les avez-vous vus ? Voyez-vous toujours les deux chars boches ?
Raoul. - Oui, je vois les uns et les autres. Notre artillerie tire toujours sur les chars boches.
11 heures 50 : Raoul. - Un char qui est un Panther ou un Tiger est sur la route Nationale, à la sortie Nord-Ouest du Thillot.
Rayonne : - Je fais tirer sur lui l'artillerie. Observez le tir et dites-moi s'il est bon, au fur et à mesure.
11 heures 52 : Raoul. - Prévenez Isidore qu'un char ennemi avance vers ses deux bidules.
Rayonne à Isidore. - Un char ennemi vient du Thillot vers vos deux enfants.
Rayonne à Raoul. - Avez-vous observé le tir que nous venons d'exécuter ?
Raoul. - Le tir tombe tout à fait sur la gauche.
Raoul. - Je vois actuellement dans la vallée, à 800 mètres de la sortie du Thillot, un char boche progressant derrière l'Infanterie. Je vois deux chars de chez nous, progressant dans Ramonchamp sans Infanterie.
Raoul. - Le char ennemi se trouve à 100 mètres du transformateur. Je crois que c'est un point de repère pour notre artillerie.
Raoul. - Je voudrais que vous préveniez nos chars qu'ils ont affaire à plus forts qu'eux : les chars ennemis sont embossés.
Soleil. - J'ai entendu Isidore prévenir ses enfants. Je vais encore les mettre en garde.
12 heures 20 : Soleil. - Donnez la position des chars ennemis pour le tir d'artillerie. Les artilleurs ne connaissent pas le transformateur. L'Officier d'artillerie qui est avec vous fait-il tirer ?
Raoul. - L'artillerie fait actuellement un tir sur le premier char ; le deuxième se dirige vers Ramonchamp.
Soleil à Isidore. - Un char ennemi progresse vers Ramonchamp. Vous avez l'avantage sur lui, étant embossé.
12 heures 25 : Soleil à Raoul. - Tenez-moi au courant de l'avance du Fritz.
12 heures 30 : Raoul. - Le deuxième char Fritz qui était en marche vers Ramonchamp vient de faire demi-tour. Le premier a tiré sur Isidore sans le toucher. Il reste en station, embossé.
Rayonne. - Les chars boches avancent-ils toujours ?
Raoul. - Oui, le deuxième avance maintenant dans un champ à droite de la route. Le premier par contre vient de prendre la route du Thillot.
Raoul. - Le char boche arrive au dos d'âne de la route. Il vient de tirer dans une maison. Il s'avance toujours.
12 heures 32 : Raoul. - Le char recule devant le tir d'artillerie. Il fait demi-tour.
Rayonne à Isidore. - Vos T.D. ne peuvent-ils pas tirer sur le char boche ?
Isidore. - Les T.D, sont en avant.
Raoul. - C'est certainement un automoteur et non un char : il n'a pas retourné son canon en faisant demi-tour. Il est très vulnérable à l'arrière.
Isidore à Rayonne. - Que dois-je faire ?
Rayonne. - Revenez à votre point de départ.
Isidore. - Je pourrai peut-être faire quelque chose à droite. J'ai là un chemin possible.
12 heures 45 : Le char est maintenant camouflé derrière la maison, à droite de la route, près du transformateur.
Rayonne à Isidore. - Dites à votre char qui progresse de faire attention. Le char boche est embossé à 50 mètres à droite, après le transformateur.
Raoul. - Le deuxième char boche se replie. Il est protégé par le premier qui tire sensiblement dans la direction de nos chars.
Rayonne. - Isidore va tirer. Observez et dites-moi si le tir est bon.
Rayonne à Isidore. - Avez-vous bien compris l'emplacement du 2ème char boche ?
Regardez ! L'artillerie vient d'y tirer. Les chars ennemis sont à peu près à 800 mètres de vos enfants.
13 heures 10 : Raoul. - Les deux chars ennemis partent vers Le Thillot. Les fantassins viennent de quitter l'emplacement auquel se trouvaient les chars. Ils viennent de recevoir une dégelée de notre artillerie.
Il semble bien que ce soient des automoteurs et non des chars : leur canon est tourné vers l'avant.

Dans la Vallée de la Moselle
L'Ennemi contre-attaque à Ramonchamp
(8 Octobre 1944)

(Dialogue radio-enregistré par le Sous-Lieutenant Calia)
Il est 17 heures 30 environ...
Le paysage est triste. Depuis deux jours, il pleut sans arrêt dans cette vallée de la Moselle encore toute secouée par la canonnade dont l'ont abreuvée tous ces jours-ci, les artilleries tant alliées qu'ennemies. De nombreuses maisons sont détruites. Ramonchamp... triste mais précieuse étape sur la route du Thillot... Il faut conserver ce terrain chèrement acquis ; et puis, nous n'avons pas le droit de laisser revenir le boche dans ce coin des Vosges où nous ont accueillis le sourire et la joie reconnaissante de nos frères délivrés du joug allemand.
Le Lieutenant-Colonel Rougier, affecté au 2ème Cuirassiers, le 1er Octobre, comme Commandant en second, a pris à 17 heures, le commandement de tout le secteur de Ramonchamp.
La défense du village a été réorganisée : le peloton Moine est en place au Sud de la Moselle ; au Nord, l'Etraye forme un point d'appui défendu par une compagnie de tirailleurs, deux T.D. et le peloton Laporte.
Le Lieutenant Laporte vient d'arriver, ramenant les trois chars, précédemment sur la rive droite.
Le Lieutenant Monier qui a pris le commandement du 2ème Escadron à la place du Capitaine Fougère, est là, lui aussi.
Avant que le Lieutenant Laporte ait eu le temps de placer ses chars, les boches déclenchent une première contre-attaque à base d'Infanterie.
Les minen se mêlent désagréablement à la pluie. L'orage dure une vingtaine de minutes. Les chars continuent cependant à prendre les emplacements qui leur ont été fixés, quand, soudain, le "Jeanne d'Arc II" quitte la route à la suite d'une fausse manœuvre, et s'embourbe...
Il est 18 heures 15... A ce moment précis, les boches contre-attaquent de nouveau et, cette fois, l'affaire est plus sérieuse...
Des éléments à pied de l'importance d'une compagnie se sont infiltrés, au Nord de la route, dans le parc du château et, au Sud, entre la route et la Moselle.
Un automoteur tire le "Jeanne d'Arc II" et le manque : c'est une maison qui se trouvait sur la trajectoire, qui a reçu l'obus... Elle flambe et, de son sinistre halo, éclaire la scène.
Les fantassins qui, engagés sans répit depuis plusieurs jours, n'ont cessé de combattre magnifiquement, sont près de l'épuisement... Or, il ne peut être question pour le moment de relève ; il faut, au contraire, conserver à tout prix le terrain et assurer la protection des chars mis en danger par l'obscurité qui les paralyse.
Ça cogne de tous les côtés... Les Tirailleurs cèdent peu à peu sous la pression de l'ennemi...
Voilà que les chars sont seuls... Ils se défendent en exécutant, de toutes leurs armes, des tirs systématiques dans le secteur qui a été imparti à chacun d'entre eux par le Lieutenant Laporte...
Et il importe, en même temps, de dépanner le "Jeanne d'Arc II"...
PERSONNAGES
Le Lieutenant-Colonel Rougier.
Le Lieutenant Monier, à bord du "Duguesclin".
Le Lieutenant Laporte, à bord du "Joffre".
Le Maréchal-des-Logis Chef Schwatacz, à bord du "Duguesclin", prend le micro lorsque le Lieutenant Monier est absent du char.
Le Maréchal-des-Logis Chef Bourassin, à bord du "Jean-Bart".
Le Maréchal-des-Logis Hussenot, à bord du "Joubert".
Le Lieutenant Moine, à bord du "Foch", qui suit anxieusement l'action de la rive Sud de la Moselle.
Le Maréchal-des-Logis Pouret est le chef de char du "Jeanne d'Arc II".
18 heures 23 : Lt Laporte au M.-d.-L. Chef Bourassin. - Avancez pour "soutenir le "Jeanne d'Arc".
Lt Laporte au Lt Monier. - Pouvez-vous envoyer un T.D. Il y a un char boche. Faites vite.
Lt Laporte au M.-d.-L. Chef Bourassin. - Avancez pour soutenir le "Joubert" qui soutient déjà le "Jeanne d'Arc".
Lt Laporte au Lt Monier. - Envoyez tout de suite le T.D.
Lt Monter au Lt Laporte. - D'accord.
18 heures 25 : Lt Laporte au M.-d.-L. Chef Bourassin. - II y un a T.D. qui va arriver. Il va tirer sur le bidule boche. Vous le lui montrerez.
Le T.D. arrive ! Arrêtez-le ! Poussez-le en avant jusqu'au "Jeanne d'Arc".
18 heures 28 : Lt Laporte au M.-d.-L. Chef Schwatacz. - Votre patron est-il avec vous ?
M-d-L. Chef Schwatacz au Lt Laporte. - Non, je l'attends. Dès qu'il reviendra je vous le passerai.
Lt Laporte au M.-d.-L. Chef Hussenot. - Méfiez-vous ! Il y a des infiltrations sur votre droite.
M-d-L. Hussenot au Lt Laporte. - Je tiens la droite et tout ce qu'il y a à coté de l'église.
18 heures 33 : Lt Laporte au M.-d.-L. Chef Bourassin. - Les tirailleurs se replient ! Restez où vous êtes pour surveiller la droite en liaison avec le "Joubert".
Lt Laporte au Lt Monier. - Les tirailleurs se replient ! Ils se replient !
Lt Monier au Lt Laporte. - Je vais voir immédiatement leur Capitaine.
Lt Laporte au Lt Monter. - Leur Capitaine vient de dire qu'il va s'installer sur les crêtes derrière ! Alors nous sommes seuls !
A cet instant, le Lieutenant Laporte voit le M-d-L. Chef Bourassin qui vient vers lui.
Lt Laporte au M-d-L. Chef Bourassin. - Halte ! Halte ! Où allez-vous ?
M-d-L. Chef Bourassin au Lt Laporte. - Le "Jeanne d'Arc" ne peut pas se dégager par ses propres moyens. Il faut le pousser.
18 heures 38 : Cela ne va pas mieux. La nuit est là. Les balles traceuses deviennent de plus en plus nettes au fur et à mesure que l'obscurité s'épaissit. Le Lieutenant Monter a-t-il pu joindre le Capitaine d'Infanterie?
Lt Laporte au M-d-L. Chef Schwatacz. - Où est votre patron ?
M-d-L. Schwatacz au Lt Laporte. - Je ne sais pas. Je vais essayer de l'atteindre.
Lt Lapone au M-d-L. Hussenot. - Repliez-vous légèrement, mais restez en liaison avec le "Jeanne d'Arc".
18 heures 40 : Lt Laporte au M-d-L. Chef Schwatacz. . Le Lieutenant Monier est-il oui ou non avec vous ?
M-d-L. Chef Schwatacz. - Le voilà.
Le T.D. est alors touché par un obus. Le système de pointage de son canon ne fonctionne plus. Se sentant inutile, il se replie derrière le "Jean-Bart", cela inquiète le Lieutenant Laporte.
Lt Lapone au Lt Manier. - Le T.D. se replie lui aussi... Il faut faire remonter les fantassins ! La situation devient tragique ! Plus personne n'est là !
Lt Laporte au M.-d.-L. Chef Bourassin. - Le "Joubert" est-il devant moi ?
M-d-L. Chef Bourassin. - Oui, le "Jeanne d'Arc" aussi.
18 heures 45 ; L'ennemi ne tire plus pour l'instant. Mais cela n'est pas rassurant... Que prépare-t-il?
Lt Laporte au M-d-L. Chef Bourassin. - Voyez-vous le "Joubert" ?
M.-d.-L. Chef Bourassin. - Avec la nuit je ne le vois plus. Il est au virage devant moi.
Lt Laporte au M-d-L. Chef Bourassin. - Remontez jusqu'au carrefour. Le T.D. est derrière vous. Prenez la liaison avec le "Joubert" ; demandez-lui s'il voit le "Jeanne-d'Arc". .
Lt Laporte au Lt Monier. - Il n'y a plus un seul fantassin ici. La situation devient tragique ! Qu'a décidé le Capitaine d'Infanterie ?
Lt Monier au Lt Laporte. - Une section d'Infanterie va venir au devant de vos chars pour les soutenir, ce qui vous permettra de dégager celui qui est enlisé.
18 heures 48 : M-d-L. Chef Bourassin, qui a suivi la conversation. - La section arrive ?
Lt Laporte. - Oui. Dites au " Joubert" de tirer le "Jeanne d'Arc" avec son câble ; l'Infanterie vous protégera.
M-d-L. Chef Bourassin. - Compris. Je ferai la commission à l'Infanterie quand elle passera.
18 heures 50. - Le secteur est de nouveau agité. Les balles sifflent de plus belle.
Lt Laporte au M-d-L. Chef Bourassin. - Dites au "Joubert" de commencer à tirer le "Jeanne d'Arc" en arrière.
M-d-L. Chef Bourassin. - Compris... mais il n'y a personne devant lui et il risque gros.
En effet, les chars sont toujours sans protection. Le Lieutenant Laporte rappelle le Lieutenant Monier.
18 heures 52 : Lt Laporte au Lt Monier. - Monier ! Faites monter les fantassins tout de suite. Bon Dieu ! Il y a des gens qui sont seuls devant !
Mais le Lieutenant Monier est pris ailleurs... le S.O.S. reste sans réponse...
18 heures 53 : Lt Laporte. - Monier ! Monier ! Répondez !
Le poste du "Duguesclin" ne répond pas. Il est en panne. Tout est contre nous... Il faut, en attendant l'aide promise, agir par ses propres moyens.
Lt Laporte au M-d-L. Chef Bourassin. - Etes-vous arrivés jusqu'au "Joubert" ?
Le Maréchal-des-Logis Chef Bourassin, occupé à donner des ordres n'a pas entendu... Peut-être le Lieutenant Monier est-il là, lui, maintenant ?...
Lt Laporte. - Monier ! La situation devient grave. Répondez ! Toujours aucune réponse !...
M-d-L. Chef Bourassin au Lt Laporte. - J'ai fait la commission. Je crois même que le "Joubert" est déjà en train de sortir le "Jeanne d'Arc".
Lt Laporte. - Bon ! Très bien ! Dites leur de reculer ensuite un peu. Vous resterez en liaison à vue avec eux.
De l'autre côté de la Moselle, le peloton Moine assiste au drame. Malheureusement, le pont détruit l'empêche d'intervenir aussi efficacement qu'il le voudrait. Il nettoie cependant de son mieux le terrain qu'il peut balayer par son feu. Auprès de lui, le Lieutenant-Colonel Rougier qui commande le secteur et qui devine la situation critique du peloton Laporte, est inquiet,
18 heures 55 : Lt Moine au Lt Laporte. - Je vous passe le Colonel Rougier.
Lt-Colonel Rougier au Lt Laporte. - Avez-vous reçu l'ordre écrit que je vous ai envoyé ?
Le Lieutenant Monier intervient...
Lt Monier. - Le Lieutenant Laporte n'a reçu aucun ordre écrit. Mais, le Lieutenant-Colonel Rougier veut s'adresser directement au Lieutenant Laporte.
Lt-Colonel Rougier. - Je vous disais de regrouper votre peloton à l'endroit où vous avez fait vos pleins d'essence et d'y prendre des éléments F.F.I, cet ordre n'est plus exécutable en raison des circonstances. Continuez votre mission.
Lt Laporte. - Je suis dans une situation très grave. Je suis seul avec mes chars. L'un d'eux est embourbé et les Fritz me tirent dessus.
Lt-Colonel Rougier. - Pouvez-vous me donner votre situation exacte ?
Lt Laporte. - Je suis à 150 mètres de l'église.
Lt-Colonel Rougier. - Est-ce là où une maison fume ?
Lt Laporte. - Exactement.
Lt-Colonel Rougier. - Vous êtes donc au carrefour. Est-ce que les fantassins sont avec vous ?
Lt Laporte. - Ils se sont repliés. Je ne les vois plus.
Lt-Colonel Rougier. - Et les T.D. ?
Lt Laporte. - Ils sont à côté de moi.
Lt-Colonel Rougier. - Etes-vous actuellement embêté par l'ennemi ?
Lt Laporte. - Actuellement non.
Le Lieutenant Laporte entend très mal la voix du Lt-Colonel Rougier. Il demande au Lieutenant Moine de prendre le micro.
Lt Moine. - Ordre du Colonel : ramener les fantassins.
A ce moment, le "Duguesclin", char du Lieutenant Monier (mais dont le chef est temporairement le Maréchal-des-Logis Schwatacz, le Lieutenant Monier étant parti en jeep) passe à côté du Lieutenant Laporte.
Lt Laporte au M-d-L. Chef Schwatacz. - Où allez-vous ? J'ai l'ordre du Colonel de rester sur place et de faire revenir immédiatement les fantassins.
M-d-L. Schwatacz. - Je vais voir leur Capitaine pour vous les faire renvoyer.
Lt Laporte. - II faut nous les renvoyer tout de suite. Il faut aussi donner l'ordre au T.D. de rester sur place. J'ai du mal à l'obtenir par radio.
Le T.D. qui normalement n'est pas aux ordres du Lieutenant Laporte, vient de rejoindre en effet au deuxième carrefour son camarade, en réserve, juste derrière le "Joffre".
19 heures : Lt Moine au Lt Laporte. - Ordre du Colonel : méfiez-vous des infiltrations sur votre droite. Arrêtez les T.D. Le Colonel va voir leur Capitaine.
Lt Laporte. - Faites dire au Colonel de m'envoyer des éléments pour protéger mon char enlisé. Il y a juste le pont à traverser.
Lt Moine. - Toute la compagnie va revenir vous rejoindre.
Lt Laporte. - Pouvez-vous faire donner aux T.D. l'ordre d'avancer ?
Lt Moine. - Le Colonel s'en occupe.
Lt Laporte. - Oui, mais faites vite.
19 heures 10 : Lt Moine. - Le Colonel donne l'ordre d'avancer aux fantassins, mais il faudrait les retrouver.
Lt Lapone. - C'est facile à dire ! Ils sont au diable vauvert ! Comment les retrouver ? Le Lieutenant Laporte est bloqué dans son char. Il n'a d'autre moyens de liaison que son équipage et la radio. La lutte fait toujours rage. Les chars crachent à en perdre le souffle. (5000 à 6000 cartouches de mitrailleuses ont été tirées par char. Quant aux obus, tous les explosifs, soit 60 par char, ont été consommés...).
Les tubes des mitrailleuses sont rouges, et les pointillés qu'ils projettent semblent arrachés à la matière même du tube (à la fin de la deuxième contre-attaque les canons des mitrailleuses n'avaient plus de rayures : il a fallu les changer le lendemain)... et ce renfort qui ne vient pas !...
19 heures 15 : Lt Laporte au Lt Monier. - Est-ce que l'Infanterie arrive ?
Lt Monier. - Elle va arriver. L'Infanterie va arriver.
Lt Laporte. - Bon Dieu ! Ils ont été rudement longs !
Dans la situation du Lieutenant Laporte, les minutes sont interminables. Le tic-tac de la montre qui en donne la mesure, est souverainement désagréable...
19 heures 17 : Lt Monier au Lt Laporte. - Je vous envoie les fantassins tout de suite.
Lt Laporte. - Qu'ils se dépêchent, tonnerre de bois ! Venez que je vous explique la situation !
Lt Monier. - Je vous rejoins par la route.
Le Lieutenant-Colonel Rougier et le Lieutenant Moine qui ont suivi la conversation et qui partagent l'angoisse du Lieutenant Laporte, ont eux aussi, hâte de voir arriver les fantassins.
19 heures 18 : Lt Moine au Lt Laporte. - Les fantassins sont-ils avec vous ?
Lt Laporte. Ils ont mis le temps, mais ils arrivent.
Lt Moine. - Les T.D. sont-ils toujours avec vous ? J'ai vu leur Capitaine. Le Lieutenant Laporte occupé à donner ses ordres aux fantassins, n'a pas entendu. Le T.D. qui était en réserve est remonté. La situation s'améliore... Le dépannage va pouvoir s'effectuer sous la protection des éléments à pied qui tiendront en respect les bazookas trop audacieux, tandis que la seule présence du T.D. assagira l'automoteur boche.
19 heures 28 : La nuit est maintenant complète...Le Lieutenant-Colonel Rougier cherche à parler au Lieutenant Monier pour lui donner ses instructions.
Lt Moine au Lt Laporte. - Le patron est-il avec vous ?
Lt Laporte. - Non, pas pour l'instant.
Lt Moine au M-d-L. Chef Schwatacz. - Le patron est-il avec vous ?
M-d-L. Chef Schwatacz. - Non, il vient de partir.
Lt Moine. - Dites-lui que l'ordre pour tout le monde est de rester en place dans le dispositif pris cet après-midi.
19 heures 31 : Lt Moine au Lt Laporte. - Les fantassins sont-ils arrivés ?
Lt Laporte. - Oui.
Lt Moine. - Tout est donc en place comme cet après-midi ?
Lt Laporte. - Oui.
Lt Moine. - O.K. Je reste en liaison radio avec vous.
Lt Laporte. - Je vais remonter au carrefour avec mon bidule.
C'est fini ! L'alerte a été chaude. Le peloton Laporte a vécu des minutes tragiques. A chaque instant un boche armé du bazooka pouvait se glisser, à la faveur de l'obscurité, à distance de tir et attaquer les chars. Mais maintenant la famille est au complet : fantassins et T.D. sont là pour épauler leurs frères d'armes... Le "Jeanne d'Arc" est sorti de l'ornière et va pouvoir reprendre, avec le "Joubert", un emplacement plus propice pour le stationnement de nuit.
20 heures 45 : Lt Laporte au Lt Monier. - Tout est en place chez moi. R.A.S.
20 heures 50 : Lt Monier au Lt-Colonel Rougier. - R.A.S.
21 heures : Lt-Colonel Rougier à l'Etat-Major du C.C.1. - Situation rétablie. R.A.S.
Etat-Major du C.C.1 : Toutes mes félicitations !

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Vers le Col d'Oderen
(11-21 Octobre 1944)

Tandis que, guidés par le Commandant de Maison-Rouge, les pelotons Zeisser et Giraud s'attaquent aux chemins de chèvre conduisant vers la Tête du Canard pour épauler les fantassins du Général Duval en peine, une petite étape d'une quinzaine de kilomètres amène à Ferdrupt l'Etat-Major du 2ème Cuirassiers, le 1er et le 4ème Escadron.
Le 2ème Escadron rassemblé à Remanvillers, est tout proche ; le 3ème est attendu à Saulx :
le Régiment va se trouver ainsi regroupé, pour la première fois depuis le 26 Septembre, reprenant rapidement le souffle en prévision du nouvel effort qu'il devra tenter contre les défenses ennemies des Vosges, barrant l'accès du col d'Oderen.
Ferdrupt... Remanvillers... comme cantonnements de repos, on fait mieux...
"Vous souvenez-vous du "Cabaret de la belle femme" ?... avait demandé à la radio au Capitaine Adjoint, le Capitaine Demeunynck, parti en détachement précurseur vers Ferdrupt, avant que le groupement Durosoy n'ait quitté le Bois-le-Prince.
Pauvre village ! Des ruines... des maisons sans toits... Toute une population confinée depuis des jours et des jours dans les caves... Précaution bien légitime d'ailleurs en raison des tirs de harcèlement de l'artillerie ennemie.
Ces bombardements ne facilitent pas la tâche des équipages qui s'empressent autour des chars dont l'entretien a été si longtemps négligé...
Et puis qu'y a-t-il de plus vexant que de perdre du monde quand on n'est pas engagé ?
Or, il y a deux blessés au 2ème Escadron, le 11 Octobre, un tué, le Cuirassier Farbos, et deux Sous-Officiers blessés, l'Adjudant-Chef Charrue et le Maréchal-des-Logis Schwatacz, le 12...
Le Vendredi, 13 Octobre, le 2ème Cuirassiers est de nouveau en route. Laissant à Remanvillers le 2ème Escadron, il descend la Moselle jusqu'à Dommartin, puis passe à Peccavillers, dans la vallée de la Moselotte qu'il remonte jusqu'à Thiefosse. Il est désormais à pied d'œuvre en vue de la nouvelle opération qui doit être déclenchée sur l'axe Travexin - Ventron, dès que l'Infanterie de la 3ème D.I.A. aura conquis Cornimont et la Tête de la Chapechatte.
L'occupation de ce piton est annoncée le soir même au Colonel par le Commandant de Maison-Rouge ; d'autre part, progrès très satisfaisants de la 3ème D.I.A. vers Cornimont.
Le 14 Octobre, le 2ème Cuirassiers, toujours à Thiefosse, reçoit l'ordre d'opérations de l'Etat-Major du C.C.1 en prévision de l'attaque fixée pour le lendemain :
un Groupement Durosoy est reconstitué, II comprendra :
les 3ème et 4ème Escadrons du 2ème Cuirassiers, le peloton Zeisser du 1er Escadron,
deux pelotons de T.D., le 3ème Zouaves,
une compagnie de parachutistes,
une section du Génie,
une batterie du 1er Groupe du 68e R.A., en appui direct.
Sa mission est tout d'abord de s'emparer de Travexin, puis de progresser vers Ventron pendant que le Régiment de Parachutistes attaquera, à sa droite, le long de la ligne des crêtes cote 1008 - Haut-du-Rouge-Gazon - le Collet, et que le Groupe de Commandos Bouvet, agissant à la droite de ce dernier, fera face au Sud sur la Tête des Champs et le Ruisseau des Granges.
Cet ordre est cependant bientôt modifié :
l'attaque est reportée au 16 octobre, la journée du 15 devant être mise à profit pour l'exécution de certaines opérations préliminaires, dont l'occupation de Travexin par des éléments appartenant au Groupement Durosoy.
La mission du Groupe de Commandos Bouvet est changée, cette unité étant désormais chargée d'agir en direction du Haut-de-Tonteux, au Nord du Groupement Durosoy.
La tâche du Groupement semble désormais plus facile, des actions d'Infanterie étant prévues sur les deux lignes de hauteurs encadrant la vallée de Ventron qui lui a été fixée comme axe de progression.
L'ordre d'attaque du Colonel confie au Commandant de Maison-Rouge le commandement d'un Sous-Groupement comprenant :
la compagnie de parachutistes (Compagnie Audebert),
les deux pelotons de chars Giraud et Zeisser,
le peloton de T.D. Courtivron,
une section du Génie, trois canons de 57 du peloton anti-chars du Sous-Lieutenant Ghalem.
Sa mission est d'une part d'occuper, dans le courant de la soirée du 15 Octobre, Travexin et d'y établir un solide point d'appui, face à Ventron et au Menil, d'autre part, de maintenir une puissante base de feu face à l'Est et au Sud-Est, à la Tête de la Chapechatte.
Le Chef de Bataillon Letang commandera l'autre Sous-Groupement composé :
du 3ème Zouaves,
du 4ème Escadron moins le peloton Giraud,
du peloton de T.D. Feller,
d'une section du Génie.
Poussant, le 16 octobre, au lever du jour, au Sud du ruisseau de Ventron, sur l'axe Les laiteux-Travexin, il devra relever, à Travexin, la compagnie de parachutistes Audebert, puis progresser vers le Daval, objectif 01, et éventuellement, Ventron, Objectif 02.
La liaison entre le Groupement et le Régiment de Parachutistes sera confiée à la compagnie Audebert, agissant, après sa relève à Travexin, vers la Malcote (01), puis la Ronde-Bruche (02).
L'ordre prévoit enfin qu'un verrou sera maintenu à Travexin, après. le débouché du Sous-Groupement Letang, et une base de feu conservée sur la Tête de là Chapechatte.
Cette mission sera assurée par un détachement aux ordres du Lieutenant. Colonel Rougier comprenant : le peloton Giraud,
le peloton de T.D. Courtivron,
les 3 canons de 57 du Sous-Lieutenant Ghalem,
le peloton de mortiers de l'Adjudant Thuny.
Le 15 Octobre à 19 heures, la Compagnie Audebert dévale la pente de la Chapechatte et vient occuper Travexin. Elle est rejointe par les canons de 57 du peloton Ghalem qui ont suivi a route de Saulxures à Cornimont, puis la piste partant du carrefour des Baranges et longeant la rive Ouest du ruisseau de Ventron. Ces canons sont au nombre de deux seulement, le camion du troisième ayant été accidenté en cours de route.
Toute l'opération se déroule sans coup férir, le village ayant été évacué par l'ennemi depuis l'occupation de la Tête de la Chapechatte.
Le 16 avant le lever du jour, les chars et les T.D. affrontent, à leur tour, l'étroit sentier détrempe par la pluie qui descend la pente escarpée.
Le "Verdun " et Ie "Vaucouleurs" parviennent à passer, ainsi que trois chars légers et deux T.D.
Moins heureux, le "Vesoul" reste immobilisé à la sortie du bois, presque déchenillé. Il bloque la piste, obstruée par ailleurs par un gros éboulement qui s'est produit après le passage des autres engins.
L'occupation de Travexin est ainsi terminée dans les conditions prévues. Il ne reste plus à la Tête de la Chapechatte que la base de feu composée de deux chars du peloton Giraud (en plus du "Vesoul", indisponible), deux T.D. et le peloton des mortiers. Le Commandant de Maison-Rouge y maintient en outre son P.C. à proximité d'un observatoire d'artillerie. Il a gardé à sa disposition un char léger.
Dès le lever du jour, l'ennemi réagit très violemment par de puissants tirs d'artillerie. Disposant d'excellentes vues sur toute la vallée du ruisseau de Ventron et sur les pentes Est de la croupe de la Chapechatte, il pilonne sévèrement Travexin et ses abords. Le chemin, suivi au cours de la nuit par le peloton Ghalem, devient inutilisable ; il faut renoncer à le faire emprunter par le Sous-Groupement Letang. Ce groupement se trouve dès lors dans l'impossibilité de déboucher, la destruction des ponts sur le ruisseau de Ventron, au carrefour des Baranges, lui interdisant l'accès de la route de la rive Est du ruisseau, non vue des observatoires ennemis.
La Tête de la Chapechatte est, elle aussi, durement bombardée. Le boche prend à partie le "Vesoul" immobilisé en terrain découvert ; l'équipage du char est surpris par le tir ennemi au cours de ses vains efforts de dépannage : l'Adjudant Chardac, chef de char, et les cuirassiers Quinsac, Bernard et Berto sont blessés, seul, le cuirassier Ferrand est indemne.
Le Commandant de Maison-Rouge adresse cependant au Colonel ses premiers compte-rendus à partir de Travexin. Il signale que le pont situé sur le ruisseau de Travexin, est praticable aux chars, bien qu'endommagé ; les parachutistes poursuivent les travaux de déminage dans le village et ses abords ; une patrouille a été poussée en direction de la Malcote où, d'après des renseignements de prisonniers communiqués par l'Etat-Major du C.C.1, l'ennemi aurait aménagé un fossé anti-chars.
A midi, pas de changement au Sous-Groupement Letang... Il faut attendre la construction du pont des Baranges, entreprise par le Génie... Les sapeurs sont à pied-d'œuvre sous un véritable déluge de feu, s'attirant, une fois de plus, l'admiration de leurs frères d'armes des chars et de l'Infanterie.
De Travexin, le Commandant de Maison-Rouge rend compte du retour de la patrouille de parachutistes de la Malcote : elle a été très éprouvée par de violents tirs déclenchés à partir de la Ronde-Bruche ; il a fallu l'intervention du "Verdun" pour lui permettre de se replier. Le fossé anti-chars a été, d'autre part, reconnu par une patrouille du Génie ; elle n'a pas pu, se maintenir dans la région par suite de feux d'armes automatiques venant d'une sorte de maquis brun situé au Sud du Bruleux et de la Petite Goutte.
Le Colonel suit au plus près l'évolution de la situation, de son P.C. installé à l'Est du Pont des Longènes. Le P.C. du Commandant Letang est à quelques centaines de mètres de là, de l'autre côté du passage à niveau. Rien ne peut cependant être entrepris tant que le pont de Baranges ne sera pas rétabli...
Visite du Colonel Desazars au P.C. du Colonel, dans le courant de l'après-midi... Progression très satisfaisante tant du groupe de Commandos Bouvet que du Régiment de Parachutistes... Le Colonel Desazars juge le moment venu pour le Lieutenant-Colonel Rougier de se rendre à Travexin pour se familiariser avec le secteur.
Le Lieutenant-Colonel Rougier part en jeep...
Il est ramené, blessé, presque aussitôt après... Le Lieutenant Giraud qui avait entrepris de le piloter dans Travexin, a été blessé à ses côtés.
L'ordre d'opération de l'Etat-Major du C.C.1 pour le 17 Octobre prévoit que cette journée sera consacrée à assurer les gains acquis.
Le Groupement Durosoy doit en particulier assurer la conservation du couloir Travexin - carrefour des Baranges où la construction du pont a été achevée par le Génie. Il tiendra défensivement le carrefour 1 kilomètre Est de Travexin et nettoiera la partie Nord de la Forêt du Gehan jusqu'à 1 kilomètre Est de la route Travexin - col du Ménil. Un point d'appui devra y être installé permettant la liaison avec le Régiment de Parachutistes qui a conquis la cote 1008 de la crête du Haut-du-Rouge-Gazon.
Temps particulièrement mauvais, le 17 Octobre... La pluie et la boue gênent considérablement les opérations. Toute circulation devient impossible à la Tête de la Chapechatte, toujours aussi violemment bombardée et où l'unique sentier s'effondre de plus en plus.
Néanmoins, dès le début de la matinée, le Sous-Groupement Letang pousse en avant une compagnie de Zouaves qui vient relever à Travexin, la compagnie Audebert.
Appuyés par les chars du peloton Giraud, les Zouaves tentent de progresser en direction du fossé anti-chars du Daval. L'ennemi riposte aussitôt. Un char ou un canon anti-char prend à partie le "Vaucouleurs".
Le Sherman brûle... Son conducteur, le cuirassier Laborde, est tué... En dépit des tirs boches et de l'incendie qui fait rage, ses camarades, le Maréchal-des-Logis Thomas et les cuirassiers Besch, Rossillon et de Montjoie, parviennent à retirer son corps du char ; ils y remontent, récupérant tout le matériel susceptible d'être sauvé...
La journée s'achève à parfaire l'organisation défensive de Travexin. La Compagnie Audebert installe le point d'appui prévu au Nord de la Forêt du Gehan.
Un sérieux effort est prévu pour le 18 Octobre.
Un nouvel ordre d'opérations informe les unités des dispositions prises par le Colonel.
La défense du point d'appui de Travexin et la sûreté des routes Col du Ménil - Travexin - les Baranges sont confiées au Capitaine Argoult disposant, en plus de son Escadron de reconnaissance (le 2ème Escadron du 2ème R.C.A. qui vient d'être mis à la disposition du Groupement), des pelotons de chars Garcia et Zeisser et du peloton de T.D. Courtivron.
Le peloton Barral, du 3ème Escadron, sera poussé au Col du Ménil, en renfort du Régiment de Parachutistes.
Le 3ème Zouaves, renforcé du peloton Gérard, du 4ème Escadron, et du peloton de Latour, du 3ème Escadron, aura pour mission d'attaquer en direction de Ventron, par les deux rives du ruisseau.
Cette attaque sera précédée par une opération préliminaire menée par la Compagnie Audebert vers la Malcote.
La Compagnie Audebert se met en place, durant la nuit, dans les bois Sud-Est de la route Travexin - Le Ménil. Son attaque débouche à 7 heures. Au départ, accrochage dans les bois, mais les résistances ennemies sont débordées et tombent
rapidement entre nos mains. A 9 heures le nettoyage est terminé. De nombreux cadavres boches restent sur le terrain.
La Compagnie qui tenait le secteur est anéantie ; ses trente-six rescapés sont fait prisonniers. Les parachutistes se sont en outre emparés, sur la croupe de la Malcote, de trois canons anti-chars et de plusieurs mitrailleuses, armes dont la mission était de battre le fossé anti-chars et les lisières de Travexin.
A 10 heures, les Zouaves se portent en avant, à leur tour, et progressent malgré la réaction d'un canon automoteur ennemi.
Ils s'emparent de la Petite Goutte, leur objectif 01, infligeant de sévères pertes au boche et lui capturant de nombreux prisonniers.
"Ça va très bien chez les Parachutistes. Ennemi complètement désorganisé. Il laisse de nombreux morts sur le terrain. Le chef de Bataillon ennemi, commandant l'ensemble, a été fait prisonnier avec 200 hommes".
"Ça va moins bien aux Commandos, où "grosse réaction ennemie", passé à la radio, au Colonel, à 11 heures 5, le Commandant Doré, chef d'Etat-Major du C.C.1.
Cet échec du Groupe de Commandos qui, contre-attaque au Nord du Groupement Durosoy, par des forces supérieures, est obligé de se replier, amène l'Etat-Major du C.C.1 à donner l'ordre au Groupement d'arrêter sa progression et de s'organiser sur la ligne Petite-Goutte - La Goutte-du-Riant.
Les ordres qui parviennent au Groupement dès le début de la matinée du 19 Octobre, laissent présager que le Commandement a décidé de renoncer à sa tentative de percée vers le col d'Oderen.
Ils font état, en effet, de la situation particulièrement grave du Régiment de Parachutistes qui, attaquant sans répit depuis le 4 Octobre, est désormais incapable de fournir un nouvel effort.
La Compagnie Audebert est retirée du Groupement Durosoy et remise aux ordres de son Colonel.
Le dispositif du Régiment doit être remanié en vue de "durer"...
Ces ordres ne surprennent personne. L'état d'épuisement des unités, aggravé par le mauvais temps persistant, se traduit en effet par des évacuations chaque jour plus nombreuses, dues en particulier à des pieds gelés.
Ces évacuations constituent un véritable problème pour le Régiment de Parachutistes, parvenu jusqu'à la crête du Rouge-Gazon après de longs jours d'attaque à travers un terrain montagneux et totalement démuni de chemins. La route, carrefour des Baranges - Col du Ménil, bien que très battue par le feu d'artillerie ennemi, vient heureusement offrir des possibilités nouvelles. Le Lieutenant-Médecin Deloupy, Médecin-Chef du 2ème Cuirassiers, les met aussitôt à profit pour venir à l'aide de ces magnifiques Soldats dont les exploits ont enthousiasmé le Régiment. Ses half-tracks sanitaires font sans relâche le va-et-vient entre le col du Menil et le poste de secours régimentaire, évacuant des dizaines de blessés. Les infirmiers montrent fièrement aux équipages de chars leurs véhicules criblés d'éclats d'obus et repartent aussitôt.
De nouveaux ordres, parvenus au Groupement dans le courant de la journée, lui apprennent que le C.C.1 doit quitter le secteur le lendemain, 20 Octobre, après relève par le C.C.3.
Une contre-attaque vient cependant retarder de vingt-quatre heures cette relève.
Au cours de la nuit, sur la Tête de Chapechatte, vain essai de dépannage du "Vesoul" par le peloton d'échelon du 4ème Escadron. Les moyens de levage utilisés se révèlent insuffisants ; les dépanneurs sont obligés de renoncer à leur tentative, entreprise sous les obus ennemis.
La situation du Groupement est inchangée le 20 Octobre.
A la tombée de la nuit, le peloton d'échelon du Corps prend à son compte le "Vesoul". Un "recovery" a été poussé sur la Tête de la Chapechatte, par le chemin refait par le Génie. Tout est en place, quand le câble casse... c'est de nouveau l'échec...
Pauvre "Vesoul". Il est achevé le lendemain matin par l'artillerie boche... il est en flammes...
Le 21 Octobre à 7 heures 40, les unités non engagées du 2ème Cuirassiers quittent le secteur en direction de cette même région de Raddon qui leur a servi de point de départ, un peu moins d'un mois plus tôt, vers le Bois-le-Prince.
L'Etat-Major du Colonel et les pelotons en ligue s'ébranlent, à leur tour, dans le courant de la nuit, après avoir été relevés par le 2ème R.C.A.

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Au Repos dans la Franche-Comté
(22 Octobre - 15 Novembre 1944)

Magnivray, Rignovelle, Esboz, Belmont, Corbière... petits villages sévères où le vent apporte encore, par intermittence, le sourd roulement du canon !...
Lantenot, tout proche, avec ses souvenirs de là veillée funèbre de la nuit du 28 Septembre, cette nuit où les Officiers non engagés du Régiment, descendus de Faucogney, sont venus se recueillir une dernière fois auprès du corps du Commandant de Laprade....
Paysage mélancolique et sans attrait... Ciel gris tout chargé de pluie... Installation précaire...
C'est dans cette ambiance qui lui rappelle à chaque instant les dures heures qu'il vient de vivre que le 2ème Cuirassiers passe les journées des 22, 23, 24 et 25 Octobre.
Le 26, il fait mouvement en direction d'une nouvelle zone de stationnement dans la région Nord de Vesoul. Cette étape d'une cinquantaine de kilomètres, amène à Pusy, l'Etat-Major du Régiment et le 1er Escadron, à Auxon, les trois Escadrons de chars moyens, à Bougnon, l'E.H.R.
Le 2ème Cuirassiers séjournera trois semaines dans ces cantonnements initialement prévus pour un ou deux jours. Période de calme qu'il mettra à profit pour panser ses blessures, pour combler les vides qui se sont creusés dans ses rangs.
Le Chef d'Escadrons Doré qui a quitté l'Etat-Major du C.C.1, prend les fonctions de Commandant en second du Régiment.
Le Lieutenant Bérard, remplacé à la tête du peloton d'échelon de l'E.H.R. par le Lieutenant Monier, prend le commandement du 2ème Escadron.
Le Lieutenant d'Annam conserve celui du 4ème.
De jeunes engagés sont venus, d'autre part, de tous les coins de France compléter les équipages de chars éprouvés par les derniers combats. Leur instruction est activement poussée.
Tout est mis en œuvre pour que le 2ème Cuirassiers puisse reprendre au plus tôt sa place dans la bataille, bataille toute proche peut-être...
Chacun sait en effet que la 1ère Division blindée est sur le point d'être retirée du front de l'Est pour être transportée en direction des côtes de l'Atlantique, où sont restés encerclés d'importants effectifs ennemis.
Pointe de Grave... Royan... La Rochelle... St-Nazaire... Quelle belle promenade en perspective ! Voilà de quoi occuper agréablement ses loisirs en attendant le printemps ! Il est bien probable en effet que le front des Vosges ne bougera plus d'ici la belle saison...
D'ailleurs, un Ordre du Jour du Général de Lattre n'annonce-t-il pas le départ massif en permission du personnel de la IIe Armée ?
Une telle mesure serait-elle prise s'il y avait eu le moindre projet d'une offensive tant soit peu importante ?
L'hiver dans l'Ouest, l'Alsace au retour, excellent programme !
Dès le 27 Octobre, le Régiment est en possession des tableaux détaillés fixant la répartition des Escadrons entre les différents trains. Il reçoit, le 28, l'ordre préparatoire consacré aux éléments non chenillés du C.C.1, qui devront exécuter le trajet par voie de terre.
Tout est prêt : seul, le jour J à partir duquel devront être déclenchés tous les mouvements, n'a pas été fixé. Il paraît imminent. On l'attend... On l'attend en vain.
Les jours succèdent aux jours... le mois de Novembre survient... Le doute a commencé à gagner les esprits.
Cette expectative incertaine semble cependant prendre fin le 10 Novembre.
De nouveau ce départ auquel on ne croyait plus guère paraît brusquement tout proche.
" Le C.C.1 commencera ses mouvements vers le 16 Novembre" dit le 12, un Ordre préparatoire de l'Etat-Major de la 1ère D.B....
On reprend les préparatifs interrompus...
Des précisions enfin, le 15... Le jour J est fixé au 18, les colonnes routières devront quitter leurs stationnements le 17...
Ces dates paraissent définitives : les trains ne sont-ils pas d'ores et déjà en gare de Vesoul ?
Les événements pourtant se précipitent...
C'est tout d'abord, la nouvelle du départ inopiné de Vesoul, en direction de Baume-les-Dames, de l'Etat-Major de la 1ère D.B.... Puis, quelques heures plus tard, une note de service de l'Etat-Major du C.C.1 informant le régiment qu'il pourrait être alerté dans le courant de la nuit en vue d'un mouvement "de faible amplitude".
Mouvement de faible amplitude ? Oui, et ce ne serait pas pour embarquer... il s'agirait d'une autre mission...
Le 2ème Cuirassiers est perplexe. Il n'ignore pas qu'une attaque a été déclenchée la veille, dans la région de Belfort par le 1er Corps d'Armée. Il reste cependant sceptique, après son expérience des Vosges. La percée est-elle possible en plein hiver, dans ce secteur qu'on lui a toujours dit très fortifié et âprement défendu par le boche...
Fin de journée calme. Cette alerte de nuit paraît tellement improbable !
A 2 heures 15, cependant, bruits de motocyclette dans l'unique rue de Pusy... ce sont les ordres du Colonel Gruss qui a pris le commandement du C.C.1 le 20 Octobre : le Régiment doit être prêt à faire mouvement à 4 heures...
Dans tous les cantonnements, les Cuirassiers s'empressent autour des chars... Ronflement des moteurs... On est prêt... On attend...
A 5 heures, c'est enfin l'ordre de mouvement : le C.C.1 doit se regrouper dans la région de Baume-les-Dames... Le 2ème Cuirassiers s'y portera par Vesoul, Rioz, Devecey, Moncey, Rigney, Chaudefontaine et Roulans...
A 6 heures 30, la longue colonne de chars s'étire sur la route. Le 2ème Cuirassiers voit s'esquisser un rêve auquel il n'ose pas encore croire...

Veillée d'Armes devant la Porte de France
(16-19 Novembre 1944)

16 Novembre... Cantonnements d'alerte le long de la Nationale 73 entre Besançon et Baume-les-Dames.
Le P.C. du 2ème Cuirassiers est au Château de Glamondans.
Toutes les pensées s'envolent vers l'offensive qui fait rage dans la trouée de Belfort.
Les nerfs sont tendus... On est à l'affût des nouvelles... Elles seraient favorables... Ah! Si cela pouvait être vrai ! L'Alsace, beau rêve depuis si longtemps caressé ! Trop beau rêve qu'il a fallu abandonner il y a un mois à peine... Un nouvel espoir est né... gare à une nouvelle déception !...
17 Novembre, 17 heures... le 1er corps d'Armée progresse toujours... Est-ce le miracle de la percée ?... La première position
boche serait dépassée en plusieurs points. Le bruit court que la 1ère DB serait lancée en exploitation vers Delle, lorsque notre Infanterie aurait atteint la deuxième position ennemie, qui épouserait le cours de la Lizaine, la rivière de Montbéliard, puis celui du Gland...
18 heures 30... Est-ce l'effondrement du front boche ? La deuxième ligne de défense ennemie aurait croulé presque en totalité... Notre glorieuse 1ère Armée serait à Héricourt, Allondans, Seloncourt, Hérimoncourt, Meslières... Elle avancerait partout irrésistiblement... Le C.C.2 et le C.C.3 auraient déjà commencé l'exploitation.
A quand donc le tour du 2ème Cuirassiers ? Ne sera-t-il pas engagé cette nuit même ?
23 heures 30... Message téléphonique de l'Etat-Major du C.C.1 ; "Nous sommes dans les faubourgs de Montbéliard..."
Le maléfice est vaincu ! Fini le déprimant piétinement des Vosges !... Les beaux jours sont revenus !...
18 Novembre, 16 heures... On ne comprend plus : notre offensive progresse d'une façon foudroyante, Montbéliard a été libéré hier soir ; à 13 heures, nous avons appris que notre droite était à Delle, et le 2ème Cuirassiers est toujours au port d'armes, rongeant son frein !...
Des avions narquois évoluent dans un ciel incroyablement bleu...
17 heures 30... Le Régiment ne bougera décidément pas encore aujourd'hui ! Que se passe-t-il ? L'a-t-on oublié ?
22 heures... Enfin la perspective d'agir ! Mais il faudra pour cela revenir vers Lure pour attaquer avec le 2ème Corps d'Armée sur l'axe Champagney-Rougemont.
19 Novembre, 9 heures... Nuit désespérément calme... Le projet de mouvement vers Lure a été abandonné. Promesse, par contre, de nouveaux ordres dans le courant de la matinée...
14 heures... Enfin !... Le 2ème Cuirassiers a l'ordre verbal d'être prêt à démarrer à partir de 18 heures... Aucune autre précision...
17 heures... Nous partons... C'est bien vrai ! Le Régiment doit passer, à 20 heures 15, au carrefour Nord de Passavant, son point initial, puis mouvement vers Dampierre-les-Bois par Vellevans, Sancey, Maîche, St-Hippolyte, Pont-de-Roide, Hérimoncourt et Beaucourt.
Demain, ce sera peut-être l'Alsace !...



 
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