BAIGNES       12e RC     3e Escadron

 

M 4 A2 n° 43

Chef de char : Aliès
Tireur : Morel
Pilote : Duchier
Aide-pilote : Paul Cesari
Radio-chargeur
: Marcel Anton

Le 24 septembre 1944, l’ordre d’attaque du village de Manonviller est donné au commandant Rouvillois qui occupe Bénaménil. Mais en raison des conditions atmosphériques détestables et du terrain détrempé, cette attaque ne pourra avoir lieu. L’opération sera alors confiée pour le lendemain au commandant Quilichini qui vient de prendre le commandement du sous-groupement quelques auparavant.

L’ordre d’attaque est donc lancé ce 25 septembre 1944 à 13h30 et la mission reçue est la suivante :
“Franchir la Vezouze devant Manonviller, établir une tête de pont, s’emparer de Manonviller, pousser jusqu’au fort de Manonviller et s’y établir avec tout le sous-groupement”.
Malgré les objections du capitaine Noël, commandant le 3e escadron du 12e RC auquel était confié la tâche de mener à bien l’opération, les chars ne pourraient pas quitter la route en raison du terrain détrempé, la pluie et le brouillard les empêcheraient de tirer avec précision, l’ordre d’attaque était maintenu. Le capitaine Noël était toutefois assuré d’un fort soutien d’artillerie ainsi que d’une opération aérienne devant précéder notre action. Malheureusement celle-ci ne pourra avoir lieu en raison du très mauvais temps ce jour là : il pleuvait à grosses gouttes, tournant souvent en trombe d’eau, avec par moment un brouillard épais.
L’attaque devait être menée par un peloton de chars (peloton Krebs), une section d’infanterie (section Djambekoff) et un peloton de destroyers du RBFM (peloton Lacoin). Une section d’infanterie de la 1ère compagnie du 1°/RMT devait en même temps franchir la Vezouze devant Thiébauménil et avancer directement jusqu’au fort.
L’ordre de départ nous est donc donné à 14h00, chaque équipage rejoignant au plus vite son char. Alors que j’étais en train de monter dans la tourelle de mon char, le BRIVE LA GAILLARDE, notre camarade Anton, qui était tireur à bord du BAIGNES est passé à côté de moi et m’a dit :
Cette fois c’est fini, je ne reviendrai pas.
Je lui répondis : Mais non, espèce d’idiot, bien sur que tu en reviendras, il n’y aucune raison de te faire du tracas.
Et nous sommes montés chacun dans notre char, mais hélas son pressentiment était bon puisque quelques instants plus tard il allait être tué.
Sous une pluie battante, nous voilà donc partis sur la N4, direction Bénaménil, le BRIVE LA GAILLARDE étant en tête. Environ 2 km plus loin, nous tournons à gauche sur une petite route, la D161a, bordée à gauche par une rangée de grands arbres et à droite par un grand pré marécageux au fond duquel se devine la forêt de Mondon. Il a tellement plu que ce pré est transformé en véritable lac par endroit. Les T.D. du peloton Lacoin sont déjà en position à gauche de cette route, sagement alignés entre les arbres, canons pointés vers le village.
Les fantassins du RMT sont devant et avancent prudemment. En arrivant à hauteur de la Vezouze, à proximité du pont, ils sont violemment pris à partie par des tirs de mitrailleuses qui partent des premières maisons du village de Manonviller que nous apercevons, à moitié dans le brouillard à quelques 150m de là. Ils sont stoppés net dans leur progression et sont obligés de décrocher.
Ils envoient un agent de liaison, demander aux chars d’arriver au plus vite les soutenir.
Le TD restant en protection près du carrefour, le BRIVE LA GAILLARDE, suivi des 4 autres chars du peloton Krebs, avance jusqu’à une cinquantaine de mètres de la Vezouze. Sous la direction du capitaine Djambekoff, il ouvre un feu nourri sur les maisons et les haies en bordure du village que nous distinguons mal, noyées dans le brouillard. Les allemands cessent rapidement de tirer. Nous apercevons également les nombreuses lueurs de départ de canons qui se trouvent vers le fort et sur la ligne de crêtes et qui tirent dans notre direction.nul doute que des chars sont venus en renfort des défenses existantes. Mais la visibilité pour les allemands est aussi mauvaise que pour nous et les premiers coups sont sans résultats.
Le lieutenant Djambekoff demande alors au lieutenant Krebs de faire un tir sur le clocher et les maisons à l’Est du village. Mais de l’endroit où il est, le BRIVE LA GAILLARDE, gêné par des arbres, ne peut exécuter ce tir. Le lieutenant Krebs ordonne alors au BAIGNES qui se trouve à environ 150m derrière lui de décrocher de 50m sur la droite et de faire ce tir. Le BAIGNES s’engage dans le pré qui s’est transformé en marécage et même en un véritable lac par endroits en raison des fortes pluies, et s’enlise rapidement, ne pouvant plus ni avancer ni reculer, mais peut cependant tirer sur les objectifs fixés.
Souvenirs de Pierre Purson  Tireur à bord du char BRIVE LA GAILLARDE.

Paul Césari, qui était aide-conducteur du char BAIGNES, relate ici avec la plus grande modestie, modestie qui ne doit pas occulter la difficulté et le danger du moment, comment lui-même et le conducteur ont réussi à évacuer le char en feu.
Sur ordre du lieutenant Krebs, le BAIGNES a quitté la petite route qui mène au village de Manonviller et s’est engagé dans la prairie largement détrempée. Nous avons avancé jusqu’au bord d’un petit cours d’eau et le char s’est embourbé, ne pouvant ni avancer ni reculer.
De mon poste d’aide conducteur, j’ai vu dans mon périscope la lueur de départ du canon qui a tiré sur nous et nous a touchés. Cette lueur venait de notre gauche, un peu plus haut que nous.
Un incendie s’est alors déclaré dans le char, prenant rapidement une grande ampleur. Le conducteur, Duchier, a pu ouvrir son volet et sortir rapidement de la fournaise.
Pour ma part, j’ai tenté en premier de soulever le volet au dessus de moi, mais il était bloqué par le canon qui se trouvait juste au dessus, rendant toute ouverture impossible. J’ai essayé alors de sortir par le trou d’homme qui se trouvait derrière moi, dans le plancher du char. Hélas, le char était posé sur le ventre, condamnant ainsi  totalement l’ouverture de cette trappe d’évacuation.
Me retournant, je suis passé sur la boîte de vitesse et suis arrivé au poste du conducteur. Le feu gagnait et ma combinaison commençait à brûler. Je suis sorti du char et me suis jeté à terre. L’équipage de dépannage qui tentait d’accrocher le câble du BUCEPHALE pour nous sortir de là est alors intervenu rapidement et a réussi à éteindre le feu de ma combinaison.
En quittant mon poste, j’ai eu l’impression que l’un de mes camarades qui se trouvait dans la tourelle tentait de me suivre, mais n’a pu y arriver, perdant la vie à ce moment (Il s’agit probablement de Marcel Anton dont j’ai retrouvé le corps carbonisé, coincé dans l’ouverture avant du panier de tourelle).