VERDUN III       12e RC        4e Escadron

 

M 4 A2 n° 52 matricule : 420-789  

Chef de char : Capitaine Gaudet
Tireur : Joseph Pillot
Pilote : Liénard
Aide-pilote : Bernard Cadel
Radio Chargeur : Joffre Bourbier

Le VERDUN III succède aux B1 et B1 bis de 1940 respectivement nommés VERDUN et VERDUN II

Détruit par panzerfaust au soir du 28 novembre 1944 à Osthouse lors d'une contre attaque allemande. Quatre hommes se trouvaient à bord. Le tireur Joseph Pillot, grièvement blessé, décèdera. Deux autres membres de l'équipage sont légèrement blessés.

Récit de Bernard Cadel, aide-pilote du VERDUN III
" Nous quittons Strasbourg le matin, dans la pluie et le froid. La division française qui nous remplace est constituée en grande partie par des FFI. Le commandant de l'un de ces régiments est un homme dont j'admire le courage et le très grand talent littéraire : André Malraux.
Nous avançons vers le sud : direction Colmar. La nuit tombe vite en cette saison. Après avoir rapidement libéré quelques villages, nous arrivons à Osthouse. L'obscurité est totale, le ciel noir d'encre. Ordre nous est donné de nous disposer en point d'appui cerclé, c'est-à-dire en défensive sur 360 degrés. Nous distinguons une petite colonne de prisonniers qui viennent d'être capturés par les fantassins qui nous accompagnent. Nous attendons, attentifs, à nos postes mais peu inquiets, plutôt détendus. Le chef de char par intérim, est parti chercher des ordres auprès du capitaine qui a son PC dans le village. Les bonnes vieilles plaisanteries fusent : « Heureusement que nous sommes là pour que de Lattre libère Colmar ! ».
« Avec notre avance d'aujourd'hui, on va aller le retrouver au sud de Colmar, avant la Sainte Barbe. » Prétentions ridicules, mais inévitables entre les deux formations régulières françaises, non pas rivales, mais émules dans la collecte de faits d'armes.
Brutalement, une explosion ! Je sursaute. Dans mon périscope je vois une flamme, brève, intense. C'est la flamme arrière d'un Panzerfaust. Autre tir ! Une auto mitrailleuse, devant nous, s'embrase en une seconde. Des silhouettes de gens qui courent: Français ? ennemis ? J'hésite à tirer dans le tas avec ma mitrailleuse. Pas d'ordre donné à la radio. Une contre-attaque en pleine obscurité ! Un bâtiment sur ma droite, sans doute une grange pleine de paille, illumine brutalement la scène ! Mais je n'ai pas le temps d'en profiter. Je vois une nouvelle flamme de Panzerfaust et, en même temps, mon casque radio est arraché ! Cette fois, ils nous ont eu. Je ressens une légère douleur au crâne. Je masse ma main dans mes cheveux. Je la retire gluante de sang. J'essaye de sortir du char. Impossible, le canon, avec la hausse nulle, au-dessus de mon trou d'homme, me bloque. J'appelle le tireur. j'entends alors ses gémissements ! Il a dû être touché ! Moi à la tête ! Alors lui, assis à son poste, il a dû prendre l'obus dans le ventre ! Je passe de l'autre côté du char, sors par l'autre trou d'homme avant. Je n'y vois plus grand chose. Le sang coule lentement sur mes joues. Mes yeux ont souffert de la flamme du Panzerfaust. Je resterai aveugle trois jours durant, cils et sourcils brûlés. A terre je retrouve le radio et le tireur, l'un légèrement, l'autre très grièvement blessés. Ils se sont éjectés de la tourelle du char.
Nous nous dirigeons vers l'incendie de la grange. Le tireur et moi descendons, péniblement, dans une cave. Le radio s'en va chercher le capitaine. Joseph et moi : l'aveugle et le paralytique ! Il me guide, je le soutiens. Nous arrivons dans la cave. Un bruit assourdissant : des enfants qui crient, pleurent en hurlant ; des femmes qui gémissent, égrènent des prières ; des poules, des canards, des volatiles divers de basse cour piaillent, caquettent, cancanent !
Nous étions trois Français : un spahi de l'automitrailleuse touchée juste avant notre char, Joseph et moi. Le spahi était blessé aux jambes et ne pouvait plus marcher. Joseph, éventré et moi aveugle : hors de question de nous emmener à pied en captivité, si les Allemands nous découvraient. J'appelais le fermier, en français, puis en allemand, pour que le responsable de cette « cour des miracles » s'approche de moi. L'homme me demande de sortir avec mes deux camarades blessés, de ne pas restez chez lui. Je lui demandais, moi, de nous donner des costumes civils. Mais il avait peur de l'entrée des Allemands dans la cave et d'être fusillé pour avoir « hébergé » des ennemis. Donc il refuse de nous vêtir en civil. Je détache mon revolver, le tend au spahi qui voyait clair, et je préviens le fermier qu'on le tuera s'il nous dénonce aux Allemands qui, sont dans le pays, au-dessus de nos têtes, et peuvent descendre à tout instant.
Je ne sais combien de temps nous sommes restés dans cette cave. Des poules courent dans nos jambes, affolées par les cris des enfants et le bruit des armes automatiques.
Le fermier, toujours aussi apeuré, et je le comprends bien, nous donne kirsch et mirabelle à boire, au goulot. Le spahi m'allume mes cigarettes. J'avais un peu mal, mais ne saignais pas beaucoup. Joseph, si calme, si réservé, gémissait plaintivement, sans récriminer ni maudire le sort. Je pense qu'il priait le Seigneur.
Et puis les armes automatiques se sont tues.
On m'a dit qu'il était presque minuit quand les nôtres sont enfin descendus dans la cave, qu'ils nous ont rassurés, remontés, mis dans des véhicules semi-chenillés, parce que les ambulances n'avaient pu se risquer sur des routes peut-être minées. Nous avons été emmenés vers un endroit où il y avait ce qu'on appelait un échelon avancé de soins. Il n'y avait rien d'organisé. Nous avons encore attendu sans qu'on nous soigne. J'ai honte d'avouer que dans cet échelon, profitant de ma cécité, et donc de mon état d'infériorité, si on m'a soulagé, cela a été uniquement de mon revolver, souvenir de l'école militaire, des insignes de la division et du régiment, sans oublier les quelques billets de banque que j'avais sur moi.
J'eus là mes derniers échanges de paroles avec Joseph, mon ami, celui avec lequel nous avions partagé la même mini-tente en forêt de Temara, les mêmes combats, les mêmes joies, les mêmes douleurs, les mêmes peurs.
Il allait mourir. Sans doute le savait-il ! Sans doute ai-je voulu l'ignorer ! Adieu, mon frère ! Que le père éternel t'ait montré son infinie bonté, à toi qui était le plus sage d'entre nous, qui ne buvait jamais trop et se gardait pur pour la promise qui t'attendait dans ton pays. Tu ne m'en parlais jamais, sauf un soir de profonde mélancolie. Tu étais timide peut-être, pudique sûrement. Adieu, mon frère, toi qui as veillé sur nous jusqu'à la fin de la guerre, et qui nous a protégés, même quand nous faisions des bêtises ou des imprudences. Pourquoi faut-il que le stupide adage qui prétend que ce sont toujours les meilleurs qui partent les premiers se soit vérifié avec ta mort.
J'ai essayé de retrouver ta tombe. Je n'ai pas réussi. Mais je me suis recueilli en Alsace devant une stèle commémorative de tous nos morts à Osthouse. De tous nos morts, car malheureusement, tu n'as pas été le seul camarade que nous ayons perdu ce soir-là. "

 
Mort du Verdun III.

par le capitaine Ernest GAUDET, commandant le 4e escadron du 12e cuirs
28 Novembre 1944 – Osthouse.
J’avais décidé, au Maroc en 1943, d’appeler mon escadron les «Eléphants Blancs» en souvenir du 37ème Bataillon de 1940. Parmi les noms des chars détruits en Belgique, j’avais chois ceux qui me rappelaient mon enfance Franc-Comtoise et mon adolescence champenoise et lorraine. D’autres évoquaient les engagements historiques des chars des chars de la Grande Guerre… Jura, Besançon, Belfort, Lunéville, Nancy, Vitry-le François, Rethel, Villers-Bretonneux, Berry-au Bac.
Pour mon propre char, une ville s’imposait symboliquement : Verdun. Les Eléphants Blancs y étaient nés ; c’est sur le Verdun que le Général Bruneau pénétra dans la ville en 1936. Les deux premiers Verdun avaient succombé en 1940. Tout naturellement le char du capitaine s’appelait Verdun III.
Fait surprenant, j’ai attaqué deux fois seulement dans la tourelle de mon char : à Doucelles, notre premier combat, et à Royan, le dernier.
J’avais compris très vite que cette guerre de mouvement exigeait, pour le chef, un moyen de déplacement souple et rapide : la jeep. Mais les liaisons radios sont capitales ; or un poste peut claquer, être détruit. J’avais donc décidé de tripler mes possibilités de commandement. Outre Gorillon I, mon P.C. ultra-mobile, mon half-track radio et le Verdun III seront toujours ensemble, derrière le peloton de tête, ou parfois suivant le premier char.
J’avais choisi moi-même mon équipage, avec une grande attention :
Le pilote : Liènard s’engage à 19 ans dans la cavalerie et choisit l’Afrique, car il sent que la délivrance viendra de ce continent.
Au 12ème Chasseurs d’Afrique, à Thiès, au Sénégal, il fait ses classes sur un char Somua, devient un conducteur de grande classe : le meilleur de l’escadron puisque je lui confie le Verdun.
L’aide-pilote : Cadel est le benjamin de l’escadron. Son père est un grand nom de l’industrie minière. Ses études, bien amorcées, doivent le conduire normalement vers l’Ecole de Mines mais, à 18 ans, il va les interrompre car il n’accepte pas la présence des Allemands en France. Il quitte Paris, traverse à pied les Pyrénées et, après avoir connu la tonte à zéro et la cellule, débarque enfin à Casablanca. Je suis sur le quai. Je le confie à Liénard ; il devient rapidement un pilote remarquable.
Le tireur : Pillot est un modeste ouvrier ajusteur. Lui aussi a quitté la France pour fuir le travail obligatoire en Allemagne. Consciencieux, appliqué, remarquable tireur, d’un calme parfait : qualité essentielle à ce poste. Silencieux, peu expansif, il reste souvent lointain et porte en lui une mélancolie, une tristesse qui apparaissent souvent chez l’homme qui va mourir jeune.
Le radio : Bourbier, ouvrier électricien se prénomme Joffre… c’est tout un programme. On imagine ce que ses parents, solides ouvriers du nord qui ont connu l’invasion allemande de 1914, ont voulu exprimer par ce prénom. Il est jeune marié lorsque la guerre éclate. A ses yeux, les Allemands sont les responsables d’une séparation déchirante. Les boches, il veut en tuer. En 1940, fantassin dans la ligne Maginot, ses chefs se rendent sans combat ; il les méprise. Prisonnier, il est vite repéré comme une forte tête et envoyé en Silésie. Il réussit à s’évader, prend le chemin le plus court, arrive en Lithuanie… où il est remis en tôle, par les Russes !
Libéré grâce aux négociations menées par de Gaulle et concrétisées par de Boissieu, il est envoyé en Norvège et gagne ensuite l’Angleterre. Le hasard le fait embarquer pour le Cap de Bonne Espérance, ce qui fortifie sans doute sa conviction. En effet, il retrouve les Allemands au combat, en Lybie puis en Tripolitaine et enfin en Tunisie.
Son long périple s’achève pour un temps après la traversée de l’Afrique du nord ; il arrive à Témara. Lorsque je le place au poste radio du Verdun III, il n’a qu’un regret : ne pas disposer d’une arme assez puissante pour en démolir le plus possible.
Ce mardi 28 novembre, il semble que le général va à nouveau lâcher la meute.
Nous avons quitté Strasbourg dans la matinée, remplacés par des Américains et une division française, à base de FFI , dont André Malraux commande un régiment.
Nous marchons plein sud, direction Colmar. L’effort principal porte sur Erstein, gros bourg à vingt kilomètres de Strasbourg. Suivis par une compagnie du Tchad formée de jeunes FFI, nous atteignons Limersheim, quand un ordre laconique précise notre mission :
- « Débordez Erstein par l’ouest. Objectif : Osthouse. »
Je lance Job sur Shaeffersheim ; rien de sérieux. Il nettoie le village en un clin d’œil et poursuit sur Bolsenheim…
Dommage, la nuit arrive ; nous aurions bouffé du kilomètre !
Uttenheim est rapidement atteint. Nos fantassins suivent, achèvent de nettoyer et font des prisonniers.
A gauche toute ! A 25 miles, les chars de tête se ruent sur Osthouse, pressés d’en finir. L’Aspirant Digo porte son char, le Vitry-le-François, près des dernières maisons, au sud, face à Matzenhein.
L’escadron tient le village. Les fantassins, pour beaucoup c’est leur premier combat, font une trentaine de prisonniers. Ce succès les réjouit.
Gorillon I vient se ranger près du Verdun III, en soutien du Vitry, à cent mètres. Bourbier sort la tête de la tourelle. Un sourire de contentement aux lèvres, il contemple avec satisfaction les prisonniers en colonne, les mains derrière la nuque. Cadel relève le capot et fume une camel. Pillot, dans sa tourelle reste enfermé ; il a pointé son 75 au loin, sur la route qu’on distingue mal maintenant dans le brouillard du soir, en direction de Matzenheim.
Je rends compte par radio :
- « J’occupe Osthouse, m’installe défensivement tous azimuts. »
Ceci pour bien montrer que je ne poursuis pas le mouvement vers le sud, en raison de l’obscurité, et suis prêt à recevoir les unités allemandes qui se replient d’Erstein.
Voici Demarle, notre artilleur. J’apprécie sa présence. Il est toujours là dans les moments difficiles. C’est le cas ce soir, car nous sommes complètement en pointe. Très calme mais efficace, il a pris contact avec ses canons qui nous appuient de leurs feux à la moindre alerte. Nous entrons ensemble dans un café où sont rassemblés les prisonniers. La salle est sinistre, éclairée seulement par quelques bougies. Le cafetier me sert d’interprète.
- « A quelle unité appartenez-vous ? »… silence…
- « Avez-vous des chars à Erstein ? » …pas de réponse.
Le civil hoche la tête et se tourne vers moi.
- « Ils ne savent rien… ou ne veulent rien dire ? »
Soudain, des explosions violentes retentissent. De brèves lueurs illuminent le village. Le lieutenant allemand esquisse un sourire ; il jette un rapide coup d’œil sur ses hommes qui n’ont pas bougé mais nous observent avec attention. Avant de sortir, je jette rapidement au sergent du Tchad qui les garde :
-« Faites gaffe à ces mecs ! » et cours vers la sortie du village.
Les balles traceuses ricochent sur le goudron ; une intense fusillade vient des vergers. On distingue à peine, dans la brume, la silhouette du Vitry. Son canon est penché vers le sol, immobile et sans voix… aucune trace de l’équipage. Une arme ennemie l’a déjà dépassé et crache son feu sur le Verdun qui réplique au 75 en débouchant à zéro.
Des silhouettes noires courent, à gauche et à droite, traversent les jardins, entrent dans les maisons, tirent des fenêtres. Plus de traces de nos fantassins ; c’est une belle pagaille. La contre-attaque : deux automoteurs accompagnés d’une compagnie d’infanterie, a surpris tout le monde. Elle progresse dans la nuit.
A ce moment, dans le Verdun, restent trois hommes, brusquement tendus vers cet évènement surprenant : une contre-attaque nocturne d’infanterie.
Bernard Cadel, l’œil à son périscope, voit une flamme immense jaillir du soupirail d’une cave, atteindre et embraser une automitrailleuse de spahis qui le précède, des gars plonger vers le sol et disparaitre. Presqu’aussitôt, une nouvelle flamme atteint, cette fois, le Verdun. Le second coup du Panzerfaust arrache son casque. De la main il se frotte la tête, et la retire gluante de sang. Il appelle Pillot. Celui-ci, effondré sur son siège, gémit faiblement. Bourbier, criblé de points rouges, projections sur son corps de métal en fusion, dégage péniblement Pillot, l’emporte dans une cave avec Cadel pour échapper aux Allemands qui ont progressé. C’est lui, Bourbier, la peau rouge comme une écrevisse, qui s’échappera de la cave, me retrouvera dans le centre du village et me racontera, dans un concert d’imprécations contre les salauds qui le poursuivent depuis tant d’années, les malheurs du Verdun III et de son équipage.
C’est seulement vers minuit, grâce à nos fantassins, que nous retrouverons nos blessés dans leur cave.
Joseph Pillot souffre affreusement ; son visage livide semble résigné ; il sent venir la mort avec soulagement. Elle le prendra, plus tard, dans un échelon médical américain. Cadel a la boîte crânienne enfoncée ; un médecin renonce à toute intervention et ne lui retire pas une lamelle de fer qui, aujourd’hui, reste bien implantée dans son cuir chevelu.
A l’aube seulement, nous atteignons la partie sud d’Osthouse, abandonnée par les Allemands.
A la sortie du village, je distingue la silhouette du Vitry-le-François. Dans un épais brouillard une image irréelle se dessine…le canon, curieusement pointé vers le sol, est tout près de l’aide pilote, Witzack, mort à son poste.
Le corps de l’aspirant Digo est recroquevillé sur l’herbe, près de la chenille gauche. Il s’aidait du canon pour remonter en char lorsqu’un obus de 88 lui a sectionné la jambe droite.
Fils d’un gouverneur d’un territoire d’Afrique noire, il avait triché sur son âge pour partir en Angleterre, volontaire des Cadets de la France Libre. Il n’avait pas encore vingt ans.