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46e BCC BATAILLON DE CHARS DE COMBAT

                                                                  Souvenirs du Lieutenant KRESSMANN    

 

 
 

Août 39 : je suis un jeune cadre en vacances, en train de me livrer. à un de mes sports favoris : les "grandes Régates du Havre". Arrivent les gendarmes à 6 heures du matin chez mon cousin (chez qui je suis reçu : c'est lui le propriétaire du "6 mètres" dans lequel je régate) : c'est la Mobilisation ! C'est que ça vous tombe dessus, sans crier-gare. Et c'est encore comme ça que ce peut vous tomber dessus demain, ne l'oubliez pas !…
Je saute en voiture avec ma jeune épouse, en filant sur Neuilly pour y prendre l'essentiel des affaires nécessaires, et poursuis dare-dare sur Bordeaux afin d'y mettre à l'abri mon épouse dans la propriété familiale (Martillac, dans les Graves).
Puis retour sur Tours, où je rejoins le 501ème Chars, selon mon ordre de mobilisation. J'y suis affecté comme Lieutenant à la "Cie Hors Rang". Au 12ème jour, l'administrateur signale que nous devons déménager pour l'Île Bouchard ! Rien n'a été prévu pour un tel déménagement, pas plus que pour le logement de la Cie "chez l'habitant" !... Ce va être le "système D" à 200%. On s'organise tant bien que mal, dans les granges qu'on peut trouver. Je "pique" le courant sur des poteaux électriques passant près de là etc. ...Grâce à tout ce que nous arrivons à mettre debout malgré la situation, mes gars (tous plus vieux que moi, et "réservistes" ne tenant nullement à "rejouer au petit soldat") commencent à me considérer avec un peu moins de "réserve" et à mieux accepter l'esprit d'équipe que je m'efforce de leur inculquer non sans mal.
Mais, bien sûr : si nous sommes une "Unité Chars" ... il n'y en a pas un seul !
C'est que nous autres, les Français nous sommes plus intelligents que les autres" !. Pour avoir le matériel le plus moderne nous ne faisons que des prototypes que ce soit pour les chars ou pour les avions. De la sorte le jour où on en aura besoin, ce seront les matériels les plus "up-to-date" qu'il n'y aura plus qu'à produire pour disposer d'une armée la mieux équipée du monde !
En attendant, que faire sinon "enfiler des perles" ???. C'est ce qu'on a osé nommer "la drôle de guerre"... comme si une guerre pouvait être "drôle" à n'importe quel moment de son déroulement !

Début 1940 : grâce à des "pistons" (obtenus surtout par amitié et grâce au fait que, fils de "pinard Bordelais", j'ai proposé d'ouvrir une "section de Dégustation" à l'Ecole des Chars de Versailles), j'obtiens enfin la possibilité de faire un "stage B". C'est ainsi que l'on nomme les séances d'apprentissage théorique, il n'y a là encore, aucun modèle réel) du dernier char né, le plus moderne qui soit : le char B1bis.

Fin avril 1940 : me voici enfin, ayant réussi mon stage théorique B, affecté à un Bataillon de Chars B1bis : le 46ème BCC, Commandant Bescond, alors stationné à Aubigny (dans la Bourgogne). Je me hâte de me présenter à mon nouveau commandant qui, n'ayant encore reçu aucun char, décide de m'envoyer "en perme de détente". Je repars donc dans mon Bordelais, où je passe quelques jours avec mon épouse et ma première fille, Agnès, née le 21/11/1939.
A noter que je me suis mis "sur mon 31" pour me présenter à mon nouveau Commandant, non sans porter mes gants "en pécari blanc" (manie de jeune Dandy Parisien). Or, manifestement, le Cdt Bescond n'a pas apprécié ; Un gars des Chars doit plutôt savoir se salir les mains que de se pavaner avec des gants blancs !

6 mai 40 : Les Gendarmes de Labrède m'apportent un télégramme de mon Bataillon me donnant ordre de "REJOINDRE AUSSITÔT -. LES CHARS B VONT ÊTRE LIVRÉS !"

7/8 mai : retour à Aubigny... où je suis émerveillé des 5 chars B1bis placés sous mon commandement (je suis en effet "section de renforcement'' à 3 chars B comme toutes les autres Sections, mais j'ai en plus 2 autres chars : celui du Commandant Bescond et celui du Colonel Sudre commandant la 6ème Demi-Brigade). Tout ému d'un tel commandement, je dis à mes gars que je voulais pouvoir entrer dans n'importe lequel de "mes 5 Chars" avec mes fameux gants blancs sans les salir !... (quiconque a mis les pieds - ou les mains - dans un char peut se rendre compte de la folie d'une telle prétention. On comprendra pourquoi mes hommes m'ont regardé alors d'un drôle d'air.

Nuit du 8 au 9 mai : Il y avait de quoi ! je l'ai passée avec nos dépanneurs à démonter et réparer notre boîte des vitesses. Bien que le char était neuf (sortant de chez Renault), les vitesses ne passaient pas ! Inutile de dire que, là, je n'étais plus "en gants pécari blanc" !... Aussi, quand le Commandant Bescond passa par-là (il surveillait tout ce qui se passait dans son Bataillon), me voyant plein de cambouis, il n'hésita pas à m’embrasser. Cette nuit là fut la première sans sommeil d'une série à suivre.

10 mai 1940 : C'est la fête du Bataillon, dont la Marraine est Mme Viollet, patronne de l'apéritif BYHRR ... qui coule à flots. Mais, en plein déjeuner de cette Fête, notre Commandant reçoit un câble qu'il nous lit : "LES ALLEMANDS ONT ATTAQUÉ, ils viennent de traverser la Meuse à Sedan". Nous partons le lendemain, moi avec la 1ère Compagnie, le reste suivant dans l'ordre des Numéros, (ce qui veut dire que ma Section "de Renforcement" sera la dernière). "Distribution sur l'heure des armes individuelles." La Fête s'interrompt ainsi : tout tourne cette fois au drame. Cesse définitivement là cette "drôle" de guerre !

Nuit du 10 au 11 mai 1940 : Le malheur veut que notre Bataillon soit constitué et de Bordelais, et d'Alsaciens, les premiers s'en prenant aux seconds ( à cause de leur accent prononcé ) en les traitant de "Boches"...et les Alsaciens s'en montrant terriblement offensés et furieux. L'affaire est d'autant plus grave que les uns comme les autres sont maintenant armés ! Profitant de mon nom alsacien (avec un K, 2 SS, et 2 NN), bien que né à Bordeaux d'une famille réputée dans le vin, je parviens à calmer tous les agités. Mais non sans mal tant le Byhrr laisse de traces. C'est ma 2ème nuit sans sommeil !

Jours et Nuits du 11 au 17 mai 1940 : ce seront les embarquements dans les trains successifs jusqu'au nôtre. Puis un voyage interminable dont nous ignorons tout de la destination. Sans doute sera ce Mourmelon ou un terrain quelconque où nous pourrons nous exercer avec nos superbes "bêtes" (dont personne ne sait encore se servir. Elles n'ont même pas encore de cocardes tricolores !)  Plus la moindre instruction !

Vendredi 17 mai 1940 : après être passé par Soissons (dans une gare complètement sens dessus dessous après un sérieux bombardement des Allemands), nous voici stoppant à Crouy, petit village au nord de Soissons. Ordre de débarquer. Alors que je m'informe auprès de l'officier commandant cette petite gare de campagne, il me répond : "Foutez le camp ! "
Moi : " Mais pour où ??? Où est mon Bataillon ?"
Lui : " Je m'en fous. Mais grouillez-vous de foutre le camp d'ici, sinon vous allez nous attirer un autre bombardement !..."
Si bien que me voilà, avec mes cinq si superbes - et coûteuses - bêtes "foutant le camp" loin de la gare ... et, faute de savoir où aller, me dirigeant vers le nord, à contre courant d'un atroce flot venant de là, fait de tout, voitures, chariots, piétons, charrettes à bras, soldats dépenaillés etc. C'est le 1er aspect de la guerre que nous voyons là. Il est déjà atroce ! Insupportable. Il m’oblige à me donner un air martial, assis à la tourelle de mon premier char, suivi des 4 autres, le tout représentant une force formidable : je me donne l'air de "Vous allez voir ce que vous allez voir !", le menton haut et plein de mépris pour tous ces soldats défaits !... dont nous remontons la longue queue. En chemin, voici que vient vers moi une voiture d'officiers qui m'arrêtent.
"Vous êtes bien Hannibal ?"
Moi : "Hannibal je ne connais pas"
Eux : "En tout cas vous êtes des Chars !"
Moi : "Assurément !"
Eux : "Bon, suivez-nous, vous êtes à nos ordres !"
Moi : "Désolé, mais je ne dépends que de mon Chef de Bataillon : le Cdt Bescond, commandant le 46ème BCC ! Je n'accepte d'ordre que signé de lui !"
Sur quoi les officiers font demi-tour, furieux, non sans m'avoir demandé comment s'écrivait mon nom ! Je remets ma colonne en route, en allant toujours vers le nord. Lorsque nous arrivons au pied de Laon, voici la voiture des officiers qui revient "Cette fois, voici un ordre du Grand QG établi à votre nom, Lieutenant Kressmann. Suivez-nous !"
Mis devant un tel ordre écrit en effet et à mon nom, je stoppe ma colonne en confiant mes si précieuses bêtes à mon adjoint (Roblot, Je crois ?) en lui donnant ordre de m'attendre avant de faire quoi que ce soit. Et me voici parti avec la voiture de ces officiers. Nous montons la forte pente qui conduit au centre de Laon, et c'est littéralement "encadré" par 2 de ces officiers (me tenant chacun par un bras) que je suis introduit dans une pièce où trône un Colonel : c'est le Commandant de la place de Laon :
"Vous mériteriez, jeune homme, que je vous fasse passer au poteau d'exécution pour "refus d'obéissance en temps de guerre ! "
Moi : "Désolé, mon Colonel ! Mais je débarque à peine et je cherche mon Unité : le 46ème BCC dont je dépends !"
Lui : "Nous n'en sommes plus là ! Laon est menacé par des parachutistes ennemis qui veulent investir la ville ! Vous allez me placer vos 5 Chars sur les routes entrant dans Laon et interdire toute infiltration au cours de cette nuit. Je vous donnerai mes ordres demain matin ! Rompez et exécution !"
Moi : " Désolé à nouveau, mon Colonel. Je ne peux accepter un tel ordre qui aurait pour effet de sacrifier stupidement des engins qui ne sont pas faits pour l'usage que vous préconisez. En tant que spécialiste des chars, je ne demande pas mieux que de vous aider. Dites moi seulement quel est votre problème et je vous offrirais ma solution en fonction de la correcte utilisation d'engins qui n'ont pas de prix et qui ont été confiés à mon commandement !"
Sur quoi une discussion s'est ouverte, en fin de quoi il a été accepté que nous lancerions dès le petit matin du Samedi 18 mai une "tournée-attaque" au nord de Laon, en corps constitué de mes 5 Chars, ayant pour but à la fois d'éclairer le Commandement et de détruire tout nid de résistance. Ainsi se passa cette nouvelle nuit sans sommeil : c'était la 10ème !.

Samedi 18 mai 1940 : Comme convenu, nous voici "attaquant" au petit jour, ou, plutôt, faisant une randonnée tout autour de Laon, du nord/ouest à l'Est ... tournée au cours de laquelle nous n'avons vu ... que des Français tirant sur d'autres Français, le tout sans la moindre liaison entre les divers éléments "perdus dans la nature"'... Ce dont je rends compte en rentrant à Laon après cette "première simili attaque dont j'avais décidé moi-même... de ma petite autorité de jeune Lieutenant de réserve !
Entre temps, et heureusement, un des Officiers de l'Etat-Major du 46 me rejoignait à Laon et me "rameutait" avec le reste du Bataillon, dans la forêt de Samoussy. Quelle fantastique délivrance pour moi que de me retrouver enfin dans le cadre normal !
Ce Samedi soir là, alors que nous étions plus ou moins camouflés dans cette foret de Samoussy (et que j'avais eu la "confession émouvante" du Lt Buchsenschutz ayant été amené à tirer sur un Allemand rencontré au cours d'une mission d'éclairage. C'était au premier qui tirait ! Et ce fût moi ! C'est affreux de tuer un homme ! voici qu'un petit Heinkel d'observation tournicote au dessus de nous : je grimpe dans ma tourelle et je le tire à la mitrailleuse : il prend feu et s'éloigne avec une torche de fumée derrière lui ! ... Or voici que je me fais sérieusement tancer par les copains me disant que je n'aurais jamais dû : "Tu vas nous faire repérer, salaud ! Et tu vas vite comprendre ! " En fait, c'était leur expérience... que je n'avais pas acquise car je "débarquais" seulement. Pas eux, qui avaient déjà fait merveille à Montcornet et Rethel... où notre cher Commandant Bescond avait trouvé la mort le 1er jour ! Cette nuit là (la 11ème !) il a fallu assurer la garde ! Et recevoir l'ordre de faire les pleins afin d'attaquer au petit jour le Dimanche 19 ! Départ de Samoussy à 0 Heure !

Dimanche 19 mai 1940 : Nous exécutons notre mission : faire sauter le pont de Crécy/Serre, au Nord Nord/Ouest de Laon. Mais, en nous rendant sur les lieux, nous avons été tirés par des 105 Allemands dont nous ne parvenions pas à voir les départs ! Ce qui nous interdisait de rendre le moindre coup. Pas plus que nous ne pouvions tirer sur les fort nombreux Stukas hurleurs qui nous piquaient dessus dans l'angle "neutre" laissé par nos armes de tourelle.
Tout chasseur en a fait l'expérience : autant il est fatiguant de marcher dans les champs tant qu'on ne rencontre aucun gibier, autant toute fatigue disparaît dès la première rencontre de gibier. Or, dans la situation où nous étions, non seulement n'avions nous le moindre "gibier" à mettre au bout de nos armes mais bien plus nous étions nous-même gibier !...
Arrivés malgré tout jusqu'à l'objectif (le pont de Crécy à faire sauter et y ayant envoyé quelques obus de 75, j'ai ouvert mon portillon de tourelle pour mieux pouvoir constater si notre mission était accomplie. A peine avais-je sorti le buste qu'arrivaient à nouveau nos damnés "moustiques Stukas" m'obligeant à rentrer dare-dare dans ma carapace ! Je n'avais pas fini de revisser mon portillon que les premières bombes tombaient si près que le souffle, entraînant sans doute poussière et sable (?), ma main droite s'est trouvée curieusement piquée "à sang" !.. sans autre dommage pourtant que l’émotion.
Mission accomplie, donc, je remmène ma section vers Laon, toujours poursuivi et par les obus de 105 et par les Stukas. Je n'ai pas encore dit que nos liaisons radio étaient inutilisables : nous avions pourtant de bons appareils servis par un vrai spécialiste radio dans chaque char (nous étions 4 hommes par char B : un Sous-Officier "Pilote" le mien était un Garde-Mobile, un Caporal-Chef "Aide-Pilote" chargé d'approvisionner le canon de 75 que le "Pilote" dirigeait grâce au viseur qu'il avait devant les yeux et à une direction "Naeder" extrêmement précise permettant de pointer son canon en faisant virer le char dans l'axe duquel le 75 était fixe, un "Radio" et un Officier "Chef de Char") ,,, mais non seulement nos ondes étaient brouillées par l'ennemi mais certains d'entre nous avaient reçu des ordres donnés par le commandement Allemand ... les envoyant là où les attendaient les armes pour les détruire ! ... si bien que nous avions décidé de ne plus utiliser nos radios !...en en revenant au système de liaison "par fanion" adopté pendant la guerre de 14 ! ...
Ayant donc donné "au fanion" l'ordre à mes autres Chars de me suivre en prenant la direction de Laon, je me retourne pour m'assurer que "ça suit" quand je vois avec horreur une bombe Stuka atteignant de plein fouet le devant de mon premier char lequel se trouve littéralement liquéfié par la déflagration formidable ! Je hurle à mon Pilote de foncer plus vite en faisant davantage de zigs-zags. Et je m'efforce de me remémorer les noms des 4 malheureux formant l'équipage du char ainsi liquéfié sous mes yeux ; il n'y a que quelques jours que nous nous connaissons. Puis je me demande si, après tout, il n'y aurait pas éventuellement un rescapé ou deux à secourir ? Je me retourne à nouveau dans ma tourelle ... dans la fente de visée de laquelle je suis ahuri de voir mon brave suivant poursuivre sagement sa route comme si de rien n'était ! Sa liquéfaction" n'avait été qu'une illusion d'optique ! Comme quoi il est imprudent de se fier à ce qu'on a vu... ou qu'on croit avoir vu !
Nous voici donc poursuivant notre chemin de retour quand, tout à coup, je reçois deux coups énormes sur la plaque avant (heureusement particulièrement épaisse : 60 mm d'acier spécialement traité) : ne comprenant pas comment nous pouvions recevoir de tels coups en provenance de Laon vers quoi nous revenions dans "nos lignes", je vise l'endroit de départ supposé avec ma lunette de 47 ... et je découvre une batterie de 75 française que nos "moustiques-stukas" accompagnateurs ont vue avant moi.. qui les bombardent sous mes yeux, en faisant voler en éclats hommes et matériels ! Les malheureux nous avaient pris pour des chars Allemands faisant une attaque combinée avec les Stukas ! ... Il est vrai que nous n'avions pas de cocardes tricolores et que nos artilleurs n'avaient pas de carnets de silhouettes (alors que les Allemands, eux, en avaient !... comme aussi des cartes d'Etat-Major des lieux... alors que nous n'avions même pas de cartes Michelin ! ... ) Ah ! Quelle pitié ! Et quel crime que de s'être aussi mal préparés à une guerre que tout laissait hélas prévoir !
Ce Dimanche 19 mai 1940, mission remplie, nous revenons au point de ralliement convenu. De là nous sommes renvoyés un peu plus loin, non sans avoir dû refaire nos pleins ( 600 litres chaque fois !). Pour nous y rendre c'est la Nationale que nous empruntons (à peu près cachés des vues aériennes par les arbres). J'en profite pour m'allonger sur mon char, dehors, à côté de la tourelle : Et je m'endors, en pleine marche du char !
Arrivés au point de ralliement du Bataillon, nous ne sommes plus que 3 ou 4 Chars B (sur les 35 que comptait le Bataillon au départ) : beaucoup ont été détruits mais d'autres sont tombés en panne de terrain du fait de nombreux marais à l'entour (les dépanneurs de la CHR vont s'employer à en récupérer).
Alors que réveillé de ce sommeil de plomb je suis en train d'examiner le "beurre" qu'a enlevé chaque coup de 75 reçu tout-à-l'heure, et de bénir le ciel de l'épaisseur et de la qualité de l'acier qui m'avait sauvé la vie, voici qu'arrive un nouvel ordre de la Division : il faut aller dégager une compagnie du 7ème Régiment de Dragons Portés, encerclée dans le village d'Athies, à quelques km au Nord de là où nous sommes. Je suis désigné pour cette mission plus ou moins "impossible" ne serait-ce qu'à cause de l'heure tardive : il n'est pas loin de 21 heures … et si de jour on ne voit guère depuis l'intérieur d'un char, de nuit (même avec le plus beau clair de lune qu'on puisse imaginer, et ce va être heureusement ce dont nous allons bénéficier) on n'y voit pratiquement plus goutte ! N'oublions pas l'état de fatigue dans laquelle nous sommes tous Et il n'en faut pas moins assurer encore cette mission là ! Comme il se trouve que nous disposons d'un stock de munitions j'en profite pour charger une invraisemblable quantité d'obus de 47 : nous en remplissons tous nos casiers et en mettons en vrac à même le plancher : ce sont ainsi 72 obus de 47 que nous emportons en plus des chargeurs de mitrailleuses Reibel (nous en avons 2 à bord : une dans l'axe du 75, servie par le Pilote, l'autre en tourelle jumelée avec le 47 et servie comme le 47 par le Chef de Char, moi en l'espèce). Je dis à mon Radio qu'il est inutile (c'était un jeune engagé volontaire et, comme dit plus haut, nous savions qu'on ne pouvait compter sur nos liaisons Radio, brouillées et interceptées par l'ennemi) ; nous refaisons les pleins (c'est la 3ème fois depuis 0 Heure le matin, ce sont ainsi 3 x 600 Litres 1.800 litres d'essence... auxquels je vais bien souvent repenser avec regret par la suite ! Quelle fortune !), et nous sommes à ce point "crevés" de fatigue que nous ne revissons même pas les plaques au dessus du moteur ! ... ce qui se fait bien sûr par l'intérieur et exige des efforts que plus aucun de nous n'est capable de fournir !...
Je grimpe sur le char et donne ordre de départ. Quelle n'est pas ma surprise quand je descends un peu plus tard dans ma tourelle de trouver à son poste mon petit Radio : il n'avait pas voulu se désolidariser de notre équipe ! Engagé volontaire, il l'était en effet. Et le restait ! La preuve !
Nous entrons dans Athies sans coup férir et prenons contact avec le Capitaine dont la Cie est encerclée. "L'ennemi est appuyé sur le remblai de la ligne de chemin de fer et son point fort est la maison de la Garde-Barrière d'où vous voyez les balles traçantes qu'ils nous tirent, passant à côté sur la "route qu'il va vous falloir prendre pour les déloger. Mais attention, ils ont fermé la barrière ! je ne sais si vous allez pouvoir passer !" Quelle rigolade ! Pensez : une barrière ? Qu'est-ce que ce peut opposer à nos Chars de 32 tonnes avec 300 CV de puissance ???
Nous voici donc nous engageant dans cette rue dans la gerbe des balles traçantes éclairant la nuit et sonnant sur notre blindage comme de la vulgaire grêle. Seulement, ce qu'il y a d'essentiellement nouveau, c'est que cette fois nous voici devenus chasseurs approchant du "gibier" que nous savons là à notre portée !. Tout ce que nous avons dû supporter jusque là nous monte dans la tête : c'est la terrible folie de la vengeance qui nous envahit, le désir aveugle de tuer pour venger ceux qui sont morts et que nous n'avions pas eu la possibilité de venger faute d'avoir un seul ennemi devant nous !
Bien sûr que cette malheureuse petite barrière "de théâtre" n'a pas offert la moindre résistance elle s'écrase comme fétu de paille. Nous nous arrêtons en plein milieu de la voie, face à la maison de la Garde-Barrière et, comme j'en avais donné instruction à mon Garde-Mobile Pilote, il tire dans la porte avec notre 75 pendant que je m'apprête à tirer dans les fenêtres avec le 47 ! Mais, au premier coup de 75 dans la porte, tout saute et les "Boches" sortent de partout de la maison ! C'est alors ma mitrailleuse Reibel (800 coups /Minute) qui entre en action en fauchant tout ce qui bouge ! Quelle hargne ! Et - oh horreur – quelle volupté de tuer, de mitrailler, d'écraser de nos meurtrières chenilles, de semer la mort ! Quel abominable carnage !...
Nous avançons de façon à mitrailler tout le long du remblai, tant à droite (vers Reims) qu'à gauche (vers Laon) et, comme plus rien ne bouge (du moins pour autant que nous soyons capables de le constater au travers de nos fentes de visée), je décide, excité par cette victoire incontestable et, sans doute, par l'odeur de la poudre, de pousser plus loin chez l'ennemi dans l'espoir de trouver quelques "arrières" voire Etat-Majors à détruire ? (Je prenais là un risque certain car je débordais, ce faisant, ma mission consistant seulement à dégager le 7ème RDP, après quoi j'avais ordre de revenir au point de ralliement d'où j'étais parti !).
Toujours est-il que, après avoir franchi quelques km (2 ou 3 ?) sans rien rencontrer qui se manifeste d'aucune façon, je donne alors ordre à mon Pilote de faire demi-tour pour rentrer comme prévu. C'est là que se produit le drame : mon Pilote, au lieu de se servir de sa direction Naeder lui permettant de pivoter sur place (une chenille avançant pendant que l'autre recule), faute de connaître suffisamment les possibilités extraordinaires de ce char B1bis (avec lequel il n'a pas eu possibilité de s'entraîner) procède ici comme avec une auto : il recule en marche arrière et sort de la route bitumée ... pour tomber de l'arrière dans le marais bordant la route ! ... Je hurle de tout stopper et me précipite aux commandes, mais j'aurai beau m'y prendre avec toute la douceur possible je n'arrive pas à remettre notre "monstre" trop lourd sur la route : j'ai beau faire, nous nous enfonçons irrémédiablement de l'arrière ! Tout est fichu Nous voilà "pris au piège de ces fichus marais, dont nous connaissions pourtant l'existence dans la région. Quelle pitié que mon malheureux pilote n'ait pas eu la chance de s'entraîner pratiquement faute de matériel disponible là encore : Toujours la même et désastreuse raison !
Nous en sommes là, prisonniers de notre engin en plein chez l'ennemi, quand des coups de feu retentissent à hauteur de la tourelle : j'y bondis et, virant ma tourelle vers l'arrière du char, voici que, dans ma lunette du 47 et à bout portant, je vois la tête d'un Allemand qui grimpe sur le char, tente de tirer dans les fentes !... Quel culot malheureux homme ! Je lui lâche une rafale de ma Reibel en "pleine poire" : elle le projette en arrière ! C'est le seul homme que j'aie tué ! Je vois encore sa tête avec sa moustache, en pleine lumière d'une lune éblouissante ! (Si seulement il avait ou l'idée de soulever une des plaques sur lesquelles il était grimpé, il mettait le feu à notre char et nous serions tous 4 morts à sa place !)
De longues minutes passent sans que plus rien ne bouge. Quand, tout à coup. non sans qu'un de ces abominables et indiscrets Henschel d'observation ne nous ait fait entendre le bruit caractéristique de son moteur ce qui voulait assurément dire que nous étions repérés sous cette si terrible lune) que nous recevons de brutaux coups nous cognant sur 'tribord' ! Je prends mon 47 et, tant bien mal tant le char est de travers, je pointe ma lunette vers l'origine supposée des départs.
J'attends un autre départ, dont je repère la flamme explosant dans la nuit, et je tire à mon tour sur cette flamme ... avec la chance incroyable d’exploser une première blindée dont le feu m'éclaire toute une colonne rangée là touche-touche sur la route (j'ai pu repérer plus tard que c'était celle de Laon à Vervins ), colonne que je n'ai plus eu qu'à tirer … comme à la foire, en sautant les "impairs" à l'aller pour les reprendre au retour (je voulais les empêcher de défaire la si-bien-rangée" colonne !) j'ai tiré là mes 72 coups de 47 !. A raison de 2 ou 3 par blindé, je pense en avoir détruit de l'ordre de 27 : ça brûlait sur 300 mètres !
Au moins, puisque nous étions fichus, aurions-nous bien vengé notre peau !
Mais comme plus rien ne bougeait, j'ai eu tout-à-coup l'idée de profiter encore mieux du carnage que nous venions de faire chez l'ennemi : puisqu'ils nous écoutaient sur notre longueur d'onde radio, et que mon petit Radio était là, il allait servir lui aussi ! Je lui demande d'envoyer en clair un message disant : "Mission parfaitement accomplie. L'ennemi est en déroute. Occupons tout le terrain. J'entends le radio s'affairer. Il me rend compte ensuite : "Message envoyé, mon Lieutenant, j'ai juste ajouté "SOS !!!"
Bref, nous voici, tous 4 enfermés dans notre carapace d'où tout laissait entendre que nous n'avions plus la moindre chance de sortir vivants. Quant à moi, ayant cédé la place de surveillance dans la tourelle à mon Cal-Chef, j'étais effondré sur le plancher revoyant passer toute ma vie, tout comme n'importe quel Romancier le décrit de celui qui va mourir !...
Sur quoi, le Cal-Chef nous annonce que la lune est couverte ! "Que fait-on mon Lieutenant ?"
Moi, soumis à ces 3 paires d'yeux qui me transpercent dans le petit éclairage de nos lumières de bord : "Que voulez-vous faire ? voulez-vous tenter de sortir ???"
Eux, d'une seule voix : "Comme vous en déciderez mon Lieutenant !"
Ah ! Quelle responsabilité, là encore ! Il est évident que j'ai la vie de mes 3 compères entre mes mains. Après tout, foutus pour foutus, je décide de "plonger" ! Je remonte dans la tourelle non sans avoir ouvert les robinets des réservoirs et avoir demandé à mon Garde-Mobile "tireur'' de placer dans le fut du 75 la "grenade spéciale" pour le faire éclater (comme le prévoit le Règlement) ,,, ce qui m'a fait découvrir ... qu'un obus était à demi-engagé dans notre 75, qu'il était impossible d'arracher, sans doute coincé qu'il avait été par une balle entrée dans le canon pendant l'attaque de la voie ferrée à Athies ! Quel pot là encore ! Car notre obus avait sa fusée de rupture vissée dessus ... que tout pouvait faire exploser ... nous avec, bien sûr Cette chance inouïe s'ajoutait encore à une autre du même ordre : pendant que je tirais avec mon 47, j'ai eu un ''long feu". Mon coup n'étant pas parti, j'ai armé à nouveau. Toujours rien. Je décide alors de changer d'obus, et, au moment où j'ouvre la culasse le coup s'est "décidé" ! ... l'obus partant heureusement en avant pendant que seul le culot partait en arrière tournoyant dans la tourelle ! ... mais sans blesser personne ! C'était déjà là la marque de la "baraka" dont j'allais bénéficier pendant les mois et années qui vont suivre.
Ayant pris toutes les dispositions en notre pouvoir pour assurer la destruction de notre char, ce dont sera chargé le Sous-Officier qui sortira le dernier, j'entre-ouvre mon portillon de tourelle (la seule ouverture non encore condamnée, "plancher" dans le marais, coincé par le poids du char ; porte latérale sans doute bloquée par les coups de canon reçus et impossible à ouvrir) et, le "trouillomètre à zéro", je fais passer mon casque au bout de la main, en l'agitant en différents sens, persuadé que je vais recevoir une rafale !...mais rien ne se passe ! C'est le silence complet ! Sur quoi je prends ce qui me reste de courage "à 4 mains" et je me glisse dehors, en attrapant la Reibel de tourelle (que nous avions démontée dans ce but) avec laquelle je m'installe assis sur la tourelle et prêt à tirer en toute direction. Je fais alors sortir le Radio, qui sort comme une anguille et saute terre. Puis sort le Caporal-Chef, lui-même un peu gros et maladroit : en sortant il glisse sur les tôles en pente et décroche la lourde barre qui sert à soulever nos 32 Tonnes en cas de besoin ! chahut infernal de cette lourde barre tombant sur la chenille de tribord !
On imagine à quel point mon doigt était crispé sur la gâchette de ma lourde mitrailleuse, prêt à "couvrir" mes gars si on les prenait pour cible. Mais oh stupeur, rien ! Pas le moindre bruit (alors que notre colonne brûle à 500 mètres de là en nous éclairant, même à cette distance Comme Laon aussi brûle à l'ouest) Bref, rien ne se passant, je descends à mon tour et nous nous écartons tous pour attendre notre dernier camarade, chargé de mettre le feu à l'essence répandue dans tout le char.
Sur quoi nous voici repartis direction Sud, mais en évitant, bien sûr, de repasser par la route et la barrière de chemin de fer où nous avions fait notre carnage. A chaque fourré, j'étais prêt à tirer, pistolet au poing ! Mais nous n'avons eu aucune rencontre tout au long de ces quelques 2 heures de marche, d'autant plus pénibles que nous marchions sur un sol boueux quand il n'était pas marécageux ! et que nous portions notre lourde Reibel et 3 chargeurs (sauvés du "naufrage"). Tout le long de ce pénible périple nous étions guidés par les 2 lumières celle au Nord, de notre colonne de blindés en flammes, et celle, à l'ouest, de ce malheureux Laon flambant aussi !... Seules quelques balles sifflaient au-dessus de nos têtes, ne nous faisant que peu d'impression après les obus de 105 reçus toute la journée, et surtout les bombes des Stukas plus paniquant que n'importe quoi !. Ayant repassé la voie de chemin de fer au bout de cette longue marche, et ayant rencontré une route nationale bitumée allant d'ouest en est, nous l'empruntons, puis prenons la première "à droite" se dirigeant vers le sud. Au bout d'un km ou deux (il doit être de l'ordre de 4 ou 5 heure du matin), je décide que si nous ne sommes pas "chez les Français", nous n'y serons jamais. Nous avançons donc "à découvert" sur le bitume. Tout-à-coup un bruit bizarre provenant d'une lisière de forêt sur notre gauche : comme un klaxon de moto ! Réflexe de nous 4 aussitôt piquant du nez dans le fossé. Nous mettons notre Reibel en batterie et je décide de tenter d'avancer seul, étant entendu que mes 3 autres ouvrent le feu si on me tire dessus. Et me voici me relevant (dans le jour pointant) et hurlant aussi fort que possible : " Ne tirez pas ! Officier français : je viens me faire reconnaître !" (imaginez mon "trouillomètre" !) Sur quoi bruit caractéristique de la culasse d'une mitrailleuse qu'on arme ! ... et le mot de la délivrance : "Avance !" C'était donc la fin de cette fantastique première aventure que me faisait vivre cette guerre. (Ce ne sera pas la dernière !)

Nous sommes maintenant le 20 mai au matin ! Et je n'ai toujours pas dormi depuis le 8 ! ... sauf la seule heure ou deux sur non char en rentrant de Laon. On comprendra que je ne vise qu'à D 0 R M I R ! Je n'en peux littéralement plus ! D'autant que nous n'avons pas été nourri non plus : nous avons tenté de "compenser" en buvant (Beaucoup de Cognac récupéré dans les caves. Bref, c'est dans un side-car qu'on me reconduit en arrière je suis incapable de dire où ni comment je me suis retrouvé dans une petite maison abandonnée par ses habitants, où je me suis jeté sur un lit dont les draps ex-blancs étaient gris de crasse ! Je ne me soutiens pas d'avoir jamais dormi d'un aussi profond et réparateur sommeil ! ( Moi qui jusque là, croyais qu'on ne pouvait pas vivre sans un bain chaque matin !... )
Ce qui m'amène à ce fameux 21 Mai où j'apprends que, maintenant que je n'ai plus de char, je suis nommé "Officier de Liaison" entre la 6ème Demi-Brigade (Colonel Sudre) et... et qui ? Le colonel de Gaulle commandant cette 4ème Division Cuirassée (dont je ne savais pas faire partie) !…
Et c'est ainsi que je me suis trouvé doté d'un side-car avec un certain Rabb comme chauffeur (le frère d’un Jockey fort connu et que j'ai été conduit par ses soins dans cette propriété de Mr Tirant de Bury (Père de l'actuel), où j'ai la surprise émerveillée de retrouver mon ancien instructeur des E.O.R. de Tours, le maintenant capitaine faisant partie de l'Etat-Major du colonel de Gaulle, qui, me reconnaissant, me réserve l'accueil le plus chaleureux. Je lui raconte brièvement l'enfer d'où je sors. Mais le temps presse : une voiture de la Radio Française est dans la cour qui se prépare à enregistrer une déclaration du fameux de Gaulle (connu par ses livres ) prônant l'importance des Divisions Cuirassées. Et le voici, qui déclare "majestueusement" le texte que l'on connaît ! Quelle autorité en un tel moment !
Les yeux écarquillés, je n'en crois pas mes oreilles Ainsi, tout n'est pas "foutu" comme tout me le laissait croire l'instant d'avant ? Il y a des choses qui marchent en France (témoin ce camion et ce journaliste Alex Surchamp qui a trouvé moyen de nous retrouver dans ce petit bled !) Et cet incroyable de Gaulle qui parle comme s'il dominait la question ! – Et mon cher ex-Lieutenant-Instructeur (qui m'avait durant mon Service, fait la plus grande impression... au point que j'avais failli me lancer dans la carrière militaire, tant j'avais d'admiration pour un si brillant Officier).
On comprendra que, quand Alex Surchamp me proposa de raconter mon ahurissante aventure de l'avant-veille (sur la suggestion du Cne Viard), je n'ai pas hésité une seconde, dans la mesure même où cela allait peut-être redonner courage à d'autres Français prêts d'être bousculés eux aussi par l'ennemi !
Et voilà comment j'ai eu l'honneur invraisemblable, moi petit civil mobilisé peu avant, d'être enregistré derrière Charles de Gaulle la première fois qu'il parlait à ce qu'on appelait alors la T.S.F. (Télégraphie Sans Fil).
N'oublions jamais tout ce que nous lui devons, autant qu'à nos Alliés, Britanniques d'abord, qui ont supporté le choc premier, derrière nous, Américains ensuite, grâce a qui, en effet, la Mécanique, servie par des hommes d'un courage indomptable, a fini par triompher, tout comme l'avait, ici même et dès le 21 mai 1940, prédit Charles de Gaulle, dans cette si belle cour d'une si belle propriété.