Perçu par le 41e BCC à Gien le 8 décembre 1939.

Saint-Dizier, le 13 juin 1940
A 18 heures, peut-être avant, un gros char B1 bis, monstre de 32 tonnes, débouche sur la place de la mairie, venant de la direction de la gare. Après avoir traversé la forêt de Trois-Fontaines, le BEAUNE du lieutenant Jean Adelmans s'arrête quelques instants, entouré aussitôt par les curieux. Le char appartient à la 1ère compagnie du 41e BCC (capitaine Billotte) dont il a été séparé la veille au cours des combats de Champagne. L'officier souhaite retrouver son bataillon ou n'importe quel élément de la 3e DCr auquel il lierait son sort, mais personne ne peut le renseigner, les soldats qui coupent la place de la mairie ignorant tout de cette division. Adelmans réussit à persuader un pompiste de compléter son plein de carburant, ce qui constitue un souci permanent pour le chef d'un B1 bis isolé, car malgré le contenu des réservoirs (400 litres) les moteurs de 300 chevaux sont insatiables.
A l'intérieur du BEAUNE, le radio Chapellier vient de rendre compte au lieutenant Adelmans "qu'il n'accroche toujours personne de la 3e Cuirassée". Depuis le rebord de la tourelle sur lequel il est assis, l'officier a assisté au mouvement de retraite qui a vidé les terrasses des cafés. Le bruit de la fusillade ne le fait pas hésiter une seconde. "Marche au canon vers l'ouest, dit-il au pilote, le sergent Thiébault, on y retourne !"
Pivotant sur ses larges chenilles, le gros char s'enfonce dans l'avenue de la République et ne s'arrête qu'à la barricade du pont du canal où des Nord-Africains, tirailleurs et pionniers entassent du matériel agricole et des poutres tirées d'une scierie voisine. Adelmans n'a pas le temps de se demander pourquoi le pont, situé sur l'itinéraire le plus menacé, n'a pas été détruit ; à environ 1 800 mètres, il aperçoit une avant-garde allemande composée effectivement de quelques automitrailleuses et de motocyclistes. Le BEAUNE est armé d'un canon de 47, d'un 75 court et de deux mitrailleuses. Sur l'ordre du lieutenant, les chasseurs Boeglin et Euderlin ouvrent le feu. Les véhicules ennemis ne s'attendaient pas à une aussi vigoureuse réaction : ripostant avec des pièces légères, ils s'arrêtent et cherchent des abris le long de la route.
Vers 19 heures, le BEAUNE dont les munitions sont presque épuisées - il a tiré ses derniers obus de 47, revient lentement vers la place de la mairie. Le commandant Massacrier, on ne sait pourquoi, abandonne lui aussi la lisière ouest de la ville et ramène son escadron au centre de la ville. Utilisant les tables et les chaises des cafés de l'Industrie et du Commerce, les cavaliers édifient quelques barricades derrière lesquelles ils placent leurs canons de 25 et leurs mitrailleuses, prenant ainsi sous leur feu la direction de Bar-le-Duc et celle de Vitry-le-François. Appliquant les ordres du général Roucaud qui lui a confié la défense intérieure de la ville, le commandant Massacrier va-t-il se battre dans Saint-Dizier afin de permettre au 3e RIC de le rejoindre ? La localité va-t-elle subir le sort de Vitry-le-François ? Pour l'instant, l'ambiance est au désarroi et même à l'hystérie au sein de la population abandonnée par ses élus.
Vers l'ouest, le stock d'huile et d'essence du camp d'aviation de Robinson est en feu. De l'autre côté de la ville, ce sont les réservoirs de la société Pechelbronn qui viennent d'être incendiés et les énormes nuages de fumée grasse qui s'en dégagent s'aperçoivent de si loin qu'un bruit se répand : "Les Allemands sont en train de brûler Saint-Dizier", ce qui provoque l'exode immédiat de tous les villages des environs. Les cloches de l'église Notre-Dame qui n'en finissent pas de sonner le tocsin ne sont pas de nature à calmer les esprits. Les PTT ont fermé boutique et le téléphone ne fonctionne plus, l'usine électrique s'est arrêtée et le courant est coupé, les machines de l'usine des eaux ont été débrayées et l'absence de pression interdit toute arrivée d'eau potable aux robinets. Qui s'en soucie puisque la majorité de la population se jette au même instant sur la route de l'exode en direction de Chaumont ?
Dans le  "torrent de fuyards" qui coule vers Chaumont, une énorme et pesante silhouette noire se déplace sans que personne ne songe à lui mesurer la place. Le char BEAUNE du lieutenant Adelmans devant lequel les réfugiés s'écartent au seul bruit de ses chenilles réussira à faire un nouveau plein de carburant à Joinville vers 1 heure du matin avant de poursuivre son chemin dans l'obscurité. L'officier passera une partie de la journée du vendredi 14 juin à Chaumont, cherchant à se procurer, mais en vain, des pièces de rechange pour ses moteurs. Dans la soirée, le gros char se traînera encore sur quelques kilomètres en direction du sud, puis son équipage l'embossera à la lisière du bois de la Vendue. C'est là que le BEAUNE achèvera sa carrière. Un moteur a chauffé et un début d'incendie a détruit les tuyauteries. Le char est désormais incapable de se déplacer, et ce ne sont pas les échelons du 41e BCC qui viendront le dépanner. Le lieutenant Adelmans fait saboter les deux canons et la mitrailleuse de tourelle est donnée à des fantassins. Puis le mastodonte est incendié.
Marchant droit devant eux, souvent à travers bois, pratiquant l'auto-stop dès qu'un camion accepte de les prendre, les membres de l'équipage du BEAUNE échapperont à la captivité et achèveront leur périple dans l'Ariège le 30 juin. Ils ne sauront jamais qu'avec leur 47 de tourelle et leur 75 sous casemate, ils ont suffisamment impressionné l'avant-garde de la 1ère Panzerdivision pour la faire remettre au lendemain son entrée dans Saint-Dizier.

Source : Les Combattants du 18 juin Tome 1 de Roger Bruge

Equipage :
Chef de char : Lieutenant Jean Adelmans.
Pilote : Sergent-chef Gilbert Thiebault.
Radio : Caporal Robert Chapellier.
Aide-pilote : Chasseur Adolphe Boeglin.
2e aide-pilote : Chasseur Joseph Enderlin.